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Indétermination assumée

Sérénité des impasses

Chapeau : Avec Dans la sérénité des impasses, travail en cours actuellement présenté au théâtre des Bernardines à Marseille, l'écrivain et metteur en scène Alain Béhar tourne autour de la question de « la fin en art ».

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Alain BEHAR Metteur en scène
Frédéric KAHN rédacteur

Texte : Le premier réflexe devant le travail d'Alain Béhar est de se dire : "il nous perd". Mais non, au contraire, il nous retrouve. L'exercice n'a rien de vain. Il débouche sur des évidences : il n'y a pas de questions pertinentes, seulement des remises en question perpétuelles.
Le définitif et tout ce qui se présente comme tel, est réconfortant. Ainsi, nous sommes noyés sous les fictions rassurantes et les informations irrévocables ; autant de sollicitations, souvent "véridiques", tour à tour, délicieusement divertissantes ou terriblement inquiétantes, qui nous éloignent de nous-mêmes. Elles ne sont même pas tragiques, même pas pornographiques. Il n'y a rien à négocier. Alain Béhar, lui, œuvre dans l'existence. Donc dans les écarts, les passages, les interstices... Il nous plonge dans un inconfort perpétuel et sape nos repères. Pas par goût de l'opacité, mais parce que comme tout poète, il sait que "pour que la lumière passe entre toutes choses, il faut une faille" (dixit, de mémoire, Léonard Cohen).
Actuellement, Alain Béhar tourne autour d'une idée : "la fin en art". Qu'est-ce qui est achevé et qu'est ce qui continue une fois que l'œuvre est posée, présentée ? Mais plutôt que de fournir des réponses, donc de prétendre clore la réflexion sur la finalité et la finitude de l'acte artistique, il nous entraîne dans une mise en abyme bien plus excitante, où le terme répond à la genèse : "Commencer, finir, à quelles fins ?". Pour contenir le monde ? Quelle arrogance !!! Alain Béhar est tout sauf arrogant. Il ne se fait guère d'illusion sur le caractère performatif de l'art. Il sait que l'art ne résout rien, il est juste un écart essentiel. "Pour autant qu'on puisse parfois -toujours après coup - donner une mesure à cet écart par lequel on croit travailler le sens et le monde, il est tout à fait insensé - et pour lui et pour le monde - de s'en tenir à elle ou croire le contenir par cette mesure. L'art s'interrompt à l'œuvre dans la question de la fin. Expose, représente et nie la fin dans l'œuvre". Alain Béhar cherche à dépasser le point final. Dans sa pensée comme dans sa pratique.
Il présente actuellement, au Théâtre des Bernardines, une version passagère d'un texte encore en devenir mais déjà intitulé Sérénité des impasses*. La création, à proprement parler a été différée à l'automne prochain. Par manque de moyens bien sûr. Hormis le compagnonnage du Théâtre des Bernardines et de la Scène National du Merlan, Alain Béhar se heurte encore à la frilosité généralisée de la profession. Les portes s'ouvrent mais lentement. Il y a une évidence reconnue à soutenir la démarche, mais plus tard. Bientôt. A l'automne prochain, donc. Pourtant, ces contingences trouvent une résonance toute particulière dans le contenu même du travail qui traite de l'inachèvement. "Il y a un déplacement conséquent de ce qui avait été prévu. Qui dit l'intuition d'un temps faussé, peut-être trop rapidement conclu pour ne pas faire tourner l'autre au même, à peine paru. Qui dit vouloir faire encore attendre l'autorité du plateau pour qu'elle ne se saisisse pas trop tôt du texte et l'achève".
Cette série de représentations n'est donc qu'un passage, réalisé dans l'urgence, vers quelque chose de plus définitif. Une première confrontation du texte au plateau. Les répétitions furent particulièrement courtes. Les acteurs ont travaillé six jours avant les représentations (9, 10 et 11 janvier). "On expose qu'on cherche et ce qu'on cherche en même temps...". Puis encore, une dizaine de jours, pour "déplacer et rendre sensible ce déplacement", avant une deuxième série de trois représentations (23, 24 et 25 janvier). "On expose qu'on cherche et ce qu'on cherche en même temps... ".
Dans un tel contexte, la convocation du public est-elle judicieuse ? Oui, car "C'est une expérience publique en prévision d'une autre mais accomplie pour elle-même, ce n'est pas un essai. C'est une question mi-fictive posée pour soi, vers l'autre, c'est donc un spectacle".

Nous avons effectivement vu un spectacle qui laissa des impressions fortement contradictoires : à la fois sentiment d'évidence et de confusion devant le potentiel que recèle la proposition, sa fragilité évidente, mais aussi son aridité et une certaine opacité en l'état. Si l'on n'a pas pu, ou su, forcer tous les passages, indéniablement des voies se sont ouvertes, laissant présager l'exploration de territoires insoupçonnés. L'environnement sonore, la scénographie à l'état d'ébauche viennent déjà souligner la tension entre le tangible et l'imaginaire. "J'accompagne le réel d'un peu de fantaisie", dit l'un des personnages. Ce n'est pas si simple.
Cette parole poétique est aussi fondamentalement philosophique. Béhar sait nous placer à la fois dans et hors le monde. Mais, la résistance qu'éprouve encore la communauté d'acteurs face au texte est trop apparente. Dans le temps et l'espace de la représentation, il manque une dimension supplémentaire qui assure une circulation à l'intérieur des différentes conditions des personnages. Etats d'âmes et états de corps ne se matérialisent sans doute pas encore assez dans l'évidence du geste juste, à sa juste place. Il y a trop d'indices, trop de fausses pistes, en tout cas, ils apparaissent comme tel. Mais, derrière ces imprécisions, existe une indétermination assumée, préméditée et palpable qui, elle, touche au vertige existentiel. "Je me suis caché et tu cherchais. Tu ne trouvais pas, tu ne m'as plus cherché. J'étais encore cachée, tu ne me cherchais plus. J'y suis encore. Et toi ?". Oui, le spectacle continue, longtemps après, par bride, à nous habiter. Avec d'autant plus de force que l'on a ensuite lu le "texte étape", support de la proposition.
Alors, la question que l'on croyait primordiale à la sortie de la représentation : "Où veut-il en venir", s'est révélée totalement inadéquate. Dans le temps si particulier à la lecture, des pans entiers on prit sens tout en continuant à nous échapper. Pour paraphraser Deleuze, on a senti à quel point rien ne vient, tout devient. Perpétuellement. "Il n'y a pas - il n'y a jamais eu - de territoires vierges à investir, mais de la place à refaire dans le vacarme déjà-su des savoirs".


La Sérénité des impasses, texte et mise en scène Alain Béhar a été représenté les 9, 10 et 11 janvier au Théâtre des Bernardines.



Date de publication : 23/01/2003


Inséré le : 22/01/2003 00:00
Thèmes : théâtre,