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Contre la terreur, ouverture du Chaos




En 1968, Pasolini commence une rubrique dans l'hebdomadaire italien Tempo. Dès sa première chronique, inédite en français, il donne le ton: «il n'est pas suffisant de considérer la bourgeoisie comme une classe sociale, mais comme une maladie».


Je ne suis pas un qualunquiste(3), et je n'aime pas non plus la position de ceux qui se proclament (hypocritement) indépendants. Si je suis indépendant, je le suis avec colère, douleur et humiliation : non pas par apriorisme, avec la tranquille assurance des puissants, mais contraint et forcé. Et si donc, je me prépare dans cette rubrique, à la marge de mon activité d'écrivain, à lutter comme je peux, de toute mon énergie, contre toute forme de terreur, c'est, en réalité, parce que je suis seul. Je ne suis ni apolitique(4) ni indépendant: je suis seul. C'est cette solitude, d'ailleurs, qui me garantit une certaine objectivité, fût-elle extravagante et contradictoire. [. . . ]
L'autre chose que je voudrais ajouter en guise de préface à cette série d'interventions que je m'apprête à écrire est la suivante: mes paroles seront souvent violemment tournées contre la bourgeoisie; cela constituera même le thème central de mon discours hebdomadaire. Et je sais très bien que le lecteur sera «déconcerté» (c'est comme cela qu'il faut dire?) par une telle fureur de ma part; en fait, les choses seront claires quand j'aurai précisé que par bourgeoisie je n'entends pas tant une classe sociale qu'une pure et simple maladie. Une maladie très contagieuse ; c'est si vrai qu'elle a contaminé presque tous ceux qui la combattent, des ouvriers du Nord aux ouvriers immigrés du Sud, en passant par les bourgeois d'opposition, et les «solitaires» (comme moi). Le bourgeois -disons-le par un mot d'esprit- est un vampire, qui n'est pas en paix tant qu'il n'a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui.
Combien d'ouvriers, combien d'intellectuels, combien d'étudiants se sont fait mordre, pendant la nuit, par ce vampire et sont devenus eux aussi, à leur insu, des vampires !
Le moment est donc venu de reconnaître qu'il n'est pas suffisant de considérer la bourgeoisie comme une classe sociale, mais comme une maladie ; désormais, la considérer comme une classe sociale est même idéologiquement et politiquement une erreur (et cela même à travers les instruments du marxisme-léninisme le plus pur et le plus intelligent). De fait, l'histoire de la bourgeoisie -au travers d'une civilisation technologique, que ni Marx ni Lénine ne pouvaient prévoir- s'apprête aujourd'hui, concrètement, à coincider avec la totalité de l'histoire mondiale. Est-ce un mal, est-ce un bien? Ni l'un ni l'autre, me semble-t-il, je ne veux pas rendre d'oracles. C'est simplement une donnée de fait. Cependant, je pense qu'il est nécessaire de prendre conscience du mal bourgeois, afin d'intervenir efficacement sur ce fait, et de contribuer à le rendre plus positif que négatif.
Depuis ma solitude de citoyen, je chercherai donc à analyser cette bourgeoisie en tant que mal où qu'elle se trouve, autrement dit, désormais, presque partout (ceci étant une façon « vivante « de dire que le « mystère» bourgeois est en mesure d'absorber toute contradiction; ou plutôt qu'il crée lui-même les contradicitons, comme le dit Lukacs, pour survivre, en se dépassant). Un symptôme indiscutable de la présence du mal bourgeois est justement le terrorisme, moral et idéologique, y compris sous ses formes ingénues (par exemple, entre étudiants).
Je me relègue ainsi, je le sais, dans une entreprise ingrate et désespérée; mais il est naturel, il est fatal, par ailleurs, que, dans une civilisation dans laquelle un geste, une accusation, une prise de position compte plus qu'un travail littéraire de plusieurs années, un écrivain choisisse de se comporter de cette façon. Il doit bien chercher à être présent au moins sur le mode pragmatique et existentiel si, dans sa ligne théorique, sa présence apparaît indémontrable! [. . . ]
Chassé en tant que traître des centres de la bourgeoisie, témoin extérieur au monde ouvrier, où est l'intellectuel, pourquoi et comment existe-t-il?

Hervé JOUBERT-LAURENCIN,
Publié le 1999-06-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : politique culturelle, écriture,
Mot(s) Important(s) : auteur, autorité, engagement, espace public, manifeste, marge, pouvoir, solitude,
Artiste(s) : Pier Paolo PASOLINI (auteur), Hervé JOUBERT-LAURENCIN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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