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Au Centre Dramatique de Caen, les 25 et 26 mars
Images of Affection
Chapeau : « Des gens sont enfermés dans une maison, comme des lapins en cage. Dehors, il y a des snipers qui attendent ». Entre foire d'empoigne et cirque des vanités, le « théâtre de friction » de Jan Lauwers distille un humour féroce, désenchanté et caustique.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Apparence :
Rubrique : 2003
Jan Lauwers Metteur en scène
du 29/01/2003 00:00 au 31/01/2003 00:00
Salle : Le Maillon
13, place André Maurois
03 88 27 61 71
Strasbourg 67000 France (Est)
Du 29 au 31 janvier 2003
du 25/03/2003 00:00 au 26/03/2003 00:00
Salle : Théâtre d'Hérouville
02 31 48 27 29
Hérouville Saint-Clair 14200 France (Nord-Ouest)
Les 25 et 26 mars
Texte : « Peut-être vous demandez-vous ce que fait notre princesse ici ? ». Parce que, en effet, dans Images of Affection, il y a une « princesse ». Un ersatz de princesse, plutôt, sortie d'on ne sait quel temple asiatico-psychiatrique, et qui passe le plus clair de son temps à énumérer des guerres qui ont secoué la planète ces derniers temps, avec nombre de morts afférent, tout en traficotant avec ses bras une très libre interprétation de danse khmère. Il faudra faire avec, il y a une « princesse » ici, et personne ne sait au juste comment elle est arrivée là. « Elle est ce que l'on voit ». C'est à prendre ou à laisser. Tout est à prendre ou à laisser. Si vous commencez à chercher le pourquoi du comment, vous passez à côté du pourquoi et du comment. C'est comme ça.
Le narrateur devrait vous aider, parce qu'il y a un narrateur aussi. Mais d'emblée, celui-ci vous prévient qu'il est un menteur, qu'il est fatigué, qu'il manque d'enthousiasme, qu'il veut en finir le plus vite possible et qu'il n'a pas du tout envie d'être là. Alors évidemment, vous prenez avec des pincettes l'avertissement qu'il donne au public, quand même : « A propos, le sujet, c'est le bonheur ». Il faudra s'en souvenir à la fin, parce qu'effectivement, le sujet d'Images of Affection, c'est le bonheur. Mais c'est tortueux, le bonheur, ça ne va pas de soi, ça ne se livre pas facilement, surtout lorsque l'histoire que l'on vous raconte tant bien que mal parle d'un homme qui « perd tout ce qu'il possède en quelques heures », son meilleur ami assassiné dans une rixe de bar, juste avant que ne tombent sur la ville les premières bombes qui allaient tuer sa femme. Voilà : le sujet, c'est le bonheur.
Oui mais, « le bonheur est un mensonge. Il est la quête séculaire par l'être humain de la liberté ultime qui nous pousse de plus en plus dans un carcan, parce que nous tentons désespérément de définir cette liberté, sans jamais trouver le langage approprié ».
On ne sait pas très bien, non plus, ce que viennent faire les lapins dans cette histoire, car il y a des lapins, ou plus exactement des masques casqués à grandes oreilles que revêtent de temps à autre les interprètes d'Images of Affection. « Needcompany est au fond une bande d'amuseurs publics qui aiment se déguiser en petits lapins pour plaire », avance le metteur en scène, Jan Lauwers ; ce qui est un nouveau mensonge que l'on doit malgré tout prendre au sérieux. En fait de plaisant divertissement, le déguisement des petits lapins a une forme ogivale qui fait davantage penser à quelque tête d'obus high-tech, et les fentes oculaires oblongues trouées dans le casque ont également une allure de panoplie guerrière. Pour la gaudriole, ce n'est pas franchement la bonne adresse. Mais nous sommes pour le moins face à une tentative originale de déjouer la tragédie par une certaine liberté de la fantaisie. Et ce registre ne manquera pas de surprendre les familiers de l'œuvre de Jan Lauwers.
Plasticien de formation, le metteur en scène de la Needcompany a en effet développé depuis le spectacle fondateur, Need to know en 1987, un théâtre à la fois physique et métaphysique qui n'a cessé de parcourir les strates de la mort, du pouvoir et du désir : Invictos (1991), The Snakesong Trilogy (1994-1996), ou encore le diptyque Morning Song (1997-1999) auront notamment laissé l'empreinte d'une brûlante noirceur. Chants déchirés d'une beauté inassouvie, rebelle, que Jan Lauwers aura envisagé comme « l'arme la plus puissante pour s'opposer à l'erreur sublime qu'est devenue notre culture ». La densité du vertige devant le gouffre de l'existence a également mis en charge les accus de la veine shakespearienne, le seul « répertoire » que Lauwers a fouillé de son scalpel, épurant la langue jusqu'à l'os (Antonius und Kleopatra, 1992) ou au contraire l'exacerbant dans un tourbillon d'éclats (Neddcompany's King Lear, 2000).
Images of Affection est censé marquer le quinzième anniversaire de la Needcompany. « Animé d'une irrésistible envie de transgresser » y compris ses propres codes, Jan Lauwers semble surtout avoir choisi ce prétexte pour redistribuer le jeu du théâtre dans un espace radicalement neuf. Les fins connaisseurs retrouveront sans doute ici ou là de discrètes citations visuelles de spectacles antérieurs ; et l'on retrouvera pour l'essentiel une dramaturgie sans linéarité narrative où le fragment compose, dans une mise en scène qui agglomère naturellement paroles, mouvements dansés, musiques et lumières. Le théâtre d'art que vise Jan Lauwers n'isole pas sa forme dans la grandiloquence de l'expression scénique ; il s'agit au contraire d'engager le jeu (et parfois, le non-jeu) du côté de l'art contemporain, là où le réel se disloque et s'effrite à la marge des images de consommation courante.
Changer le monde ? Certains y ont cru, dans les années 60-70, et Images of Affection fait écho à cette utopie-là, fripée dans les accoutrements bariolés de la « contre-culture », bercée par la pop fleur bleue de quelques-uns des tubes de The Kings, défaits de l'énergie électrique et joués live dans une sorte de réminiscence nostalgique. L'utopie n'est plus de saison, et les « personnages » d'Images of Affection sont tous plus ou moins déjà morts, à l'image d'Angie, zombi au ralenti à qui rien ne semble manquer de la vie en chair et en os, si ce n'est des poches arrières à son pantalon ! « L'humour est un moyen de lutter contre la tragédie », tente Jan Lauwers. L'explosion d'une canette de Coca-Cola piégée inaugure une petite série de déflagrations, avec blessures, hurlements de douleur et tout le bastringue, qui vient vous rappeler (au cas où vous l'auriez oublié) qu'avant d'entrer dans le théâtre, la radio vous a appris le dernier attentat-suicide, la dernière attaque terroriste ou la dernière action de représailles, quelque part dans le vaste monde. Toute une humanité de morts en sursis. Qui aurait peut-être besoin d'un peu d'affection. Romantique, non ?
Avec une équipe très largement renouvelée, qu'ont (provisoirement ?) déserté certaines figures de marque de Needcompany, Jan Lauwers démonte les ressorts qui tendaient son théâtre. Son pessimisme actif se dissout dans un espace sans attente, apparemment décousu, où s'inscrit sans ostentation le désenchantement de l'époque, mais un désenchantement qui voudrait renouer avec l'insouciance, le babil des choses de la vie, la tendre dérision de passions simples et un peu fêlées. Lucioles rescapées de la Factory d'Andy Warhol, et qui se retrouveraient dans le « bruit de fond » d'un roman de Don DeLillo, les sans grade délurés d'Images of Affection sont les figures espiègles d'un jeu de rôles sans issue où l'artifice et la réalité brouillent leurs frontières sur le revers commun du tragique et de la fantaisie.
Jean-Marc Adolphe
29, 30 et 31 janvier 2003,
Le Maillon-Wacken,
Strasbourg
Date de publication : 29/01/2003
Inséré le : 28/01/2003 00:00
Thèmes : théâtre,