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Condenser la sensation
A propos de la photographie de théâtre en général et de ses images de mises en scène de Claude Régy en particulier, le photographe Michel Jacquelin revient sur son travail de «traduction» du théâtre de Régy.
Photographier un spectacle de Claude Régy nécessite de remettre en cause ses habitudes et de trouver à chaque fois une stratégie différente. On est en effet loin d'un théâtre spectaculaire où l'espace de la scène offre au photographe une image pré-cadrée déjà organisée. On peut se poser la question du but poursuivi en photographiant ses spectacles, et des critères de choix des images. Une bonne image, avait l'habitude de dire Brassaï, est «une image dont on se souvient»; ici, les images doivent essayer en plus de traduire de la manière la plus juste la fragile construction d'un théâtre dans l'espace et le temps.
Dans cette photo de «La terrible voix de Satan», un bas de soutane, une main tendue qui vibre, une silhouette qui ploie, se découpent sur un sol immaculé. Cette image, objectivement fausse (le plateau était absolument noir) et invisible pour le photographe au moment de la prise (au-delà du cadre, les effets intéressants du flou et de la surexposition sont purement photographiques) condense quelque chose de la sensation que j'ai pu éprouver en voyant ce spectacle. La photographie agit un peu à la manière d'une vitre froide qui rend visible par une buée l'humidité que l'on sent mais que l'on ne voit pas.
Le point de vue juste pour le photographe n'est pas forcément celui du spectateur. Les photos de «Chutes» sont prises des cintres, amplifiant pour le montrer l'effet de pente du gradin et celles du «Cerceau» depuis les passerelles de la cage de scène, à rebours de la place du public, dévoilant les comédiens dans un espace vide et entier et non sur une scène conventionnelle au quatrième mur virtuel. Dans «Jeanne au Bûcher» ou «La Mort de Tintagiles», même si Daniel Jeanneteau (le scénographe de Claude Régy) se méfie des espaces illusionnistes et refuse les fausses perspectives, l'espace ramène le photographe à une place proche de celle du prince. Raison d'optique: éloigné de ce point central, la perspective donnée par l'objectif, en modifiant les lignes de fuite et l'échelle des personnages, rend méconnaissable l'espace de la scène et rend impossible sa traduction.
Enfin, quand deux images sont mises côte à côte, s'ébauche une durée, le temps d'une histoire. Le creux de l'ellipse entre les deux instants devient un plein, un espace entre, celui du souvenir. Et on glisse de la photographie au théâtre : une bonne photo de théâtre c'est celle dont on se souvient et surtout celle qui réveille notre mémoire du spectacle. Et on sait que c'est là, en nous, la seule vraie trace du théâtre.
Michel JACQUELIN,
Publié le 1999-10-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre, photographie,
Mot(s) Important(s) : invisible, mémoire, traduction,
Artiste(s) : Michel JACQUELIN (rédacteur), Claude REGY (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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