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Pour un théâtre anthropophage




Invité pour la première fois en France en automne 99, le metteur en scène Carlo Cecchi livre une trilogie shakespearienne. La découverte d'un grand nom de la scène italienne, qui s'est inspiré de la tradition napolitaine pour retrouver les vertus d'un théâtre de simplicité.


Faire du théâtre, c'est inventer un lieu. Le lieu inventé par Carlo Cecchi pour monter Shakespeare a été l'enfermement, ces quatre dernières années, dans l'espace dépouillé du Théâtre Garibaldi, au coeur de l'ancien centre délabré de Palerme. Un squelette de théâtre, ouvert aux voix et aux bruits du quartier populaire de la Kalsa, que l'on a du mal à repérer tant il s'est assimilé à l'architecture désordonnée des chutes de briques qui l'entourent. Lorsque nous sommes entrés pour la première fois, par la brèche d'un mur décrépi, dans ce théâtre du XVIIIe à l'abandon, nous ne savions pas ce que réservait cette splendide aventure théâtrale. On peut même hasarder que Carlo Cecchi ignorait aussi où l'avait porté sa recherche.
Légitime héritier d'une tradition dont le métier se transmettait sur scène, mais aussi artiste d'une culture intellectuelle raffinée, l'acteur toscan n'a jamais cessé de nous enseigner que le théâtre se vit dans l'immédiateté de son faire. Quel est donc le lieu inventé par Cecchi? Celui de visions suspendues entre le sommeil et la veille, des crépuscules qui se diluent dans l'obscurité de la nuit, de l'aube couleur des aurores brunes et froides où se dissolvent les apparitions portées par la nuit. L'heure où le jeune Hamlet rôde insomniaque parmi les hommes de garde et rencontre une ombre. Le rêve des amants qui se poursuivent sur un tapis boisé, lors d'une nuit d'été illuminée par la faible sphère d'une lampe de papier japonais. Le cauchemar projeté dans les chambres secrètes où sexe et pouvoir se rencontrent . . .
Cette trilogie Shakespeare, qui arrive maintenant en France, révèle la profonde cohérence d'une intention non préétablie mais mûrie par le temps. Un «Hamlet» dur et ombrageux (remarquable Valerio Binasco) qui se débat dans une fureur juvénile avec la difficulté d'agir dans l'histoire jusqu'à la douloureuse acquisition du silence. L'impitoyable comédie noire de «Mesure pour mesure» qui mêle fable et récit philosophique dans une lucide confrontation d'idées sur les questions de la morale publique et de la conscience individuelle; questions laissées en suspens par une dérisoire fin joyeuse qui remet les choses à leur place, le pouvoir aux puissants et les coups de bâton aux humbles. «Le Songe d'une nuit d'été», enfin, qui se retourne en farce dans le jeu vertigineux d'une mise en abyme à laquelle est peut-être confiée la vraie catharsis: retrouver les vertus de l'art dans la simple magie du théâtre.


Ces trois pièces ainsi assemblées révèlent des aspects inattendus, dans un vagabondage entre rêves et hallucinations que rend encore plus énigmatique la superposition d'image des interprètes qui passent d'une pièce à l'autre. Cecchi, premier acteur et fossoyeur dans «Hamlet», devient ainsi le duc qui manoeuvre dans l'ombre de «Mesure pour mesure» avant de révéler son rôle d'artisan magicien qui se transforme pour donner vie à Obéron, le rois des fées du «Songe». Iaia Forte passe du petit vêtement rouge de Gertrude à l'habit monacal d'Isabelle, puis se retrouve à nouveau reine. Titania, dans sa longue robe fendue, ressemble à une «dark lady», souveraine d'un règne légendaire plus concret que la réalité. Le monde est sorti de ses gonds, et il n'est guère aisé de retrouver l'harmonie. . .
Même difficulté avec les sentiments. «Le Songe» ne laisse aucune issue dans la façon de mettre en scène la relativité des sentiments amoureux, les multiples rondes de l'érotisme qui se déchaîne dans le bois nocturne. Qui écoute les mots d'amour se sent raillé. Et l'étreinte voluptueuse de Titiana avec l'homme transformé en âne est une véritable moquerie de plus. « -Va au couvent», criait Hamlet à Ophélie. « - Je t'aimais, je t'aimais . . .» Comme si l'on ne pouvait formuler le sentiment que seul, après coup. L'amour peut devenir une farce, jouée par des artisans de bonne volonté, mais ce qui compte c'est la capacité du théâtre à raconter la vie. Avec la sobre immédiateté du théâtre de Carlo Cecchi.

Gianni MANZELLA,
Publié le 1999-10-00

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : acteur, Théâtre populaire, Palerme, metteur en scène, Italie, comédien, avant-garde, années 90, années 80, années 70, tradition,
Artiste(s) : Gianni MANZELLA (rédacteur), Carlo CECCHI (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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