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Clinique de l'apocalypse
«Voyage au bout de la nuit»
On a découvert en France la Societas Raffaello Sanzio, du metteur en scène italien Romeo Castellucci avec notamment la création en forme de «concert théâtral» de Voyage au bout de la nuit, d'après le livre de Céline, qui a créé une mémorable bronca au Festival d'Avignon.
Un cheval couché ronfle. De longues respirations empêchées qui virent au spasme douloureux. Son souffle ne cesse de se dérythmer -un halètement pour la survie. Une agonie de corps qui voudrait vivre encore. Un souffle qui essaie de parcourir à nouveau le flanc couché de la bête.
C'est la bête qui ouvre le concert. La plus noble de toutes, le cheval, servant de toutes les causes humaines, jusqu'au pire de leur absence d'humanité. La bête expire -c'est imminent. Maintenant vient la veillée pour honorer son agonie. Sans pathos, une cérémonie réduite au minimum. Cinq femmes et hommes qui sont venus accompagner de leur chant la mort qui vient.
Qui est cet animal? Qui est ce gisant? D'où vient-il? Quelle est la bataille qu'il vient nous rappeler? Pour qui donc est-il tombé? De quelle histoire, non livrée, vient-il par ses râles témoigner? Assez vite, il devient clair qu'il dit l'histoire de France, la fable d'une contrée appelée France. C'est la France à terre qui va mourir, ventre à terre -à moins que ce ne soit un rat. Ses derniers souffles donnés à voir. La France, «entité chevaleresque», dit Céline, «dangereusement blessée», dit Céline, liée «irrésistiblement à mes tripes», dit Céline, qui en sait un bout sur les entrailles, tiraillements de l'homme.
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Post-scriptum : Scandale. On aurait assisté à un scandale le soir de la première représentation avignonnaise du Voyage au bout de la nuit. Ce qui s'est passé me fait plutôt penser à une « bronca », la condamnation du torero par le public quand la mise à mort de l'animal ne s'est pas faite selon les règles prescrites. On ne peut pas contester que ce «voyage» désobéit aux lois du genre. En mêlant les formes de cette façon, les règles se téléscopent et s'interdisent. Le théâtre est empêché par la musique qui sort de ses gonds et affole le flux serré des images. Sans aucune redondance. Juste un jeu calculé de correspondances imprévues. Voilà l'insupportable: la maîtrise parfaite des règles du plateau produit une histoire (la nôtre), qui déborde la loi et laisse derrière elle un monde désolé. En loques. C'est l'unique question du théâtre: comment témoigner de la désolation? La Societas Raffaello Sanzio ne contourne pas cette question. Ils assument de ne pas représenter le roman, parce qu'ils savent que cette écriture est ob-scène, hors de la scène, et du mauvais côté de la scène, qui plus est. Pour en faire théâtre, il faut donc trouver la traduction juste qui puisse parler la langue de la scène. Restituer la «teneur de vérité» du roman de Céline. Ce qui veut dire: trouver les ressorts de l'écriture, repartir de l'impulsion qui agit le roman. Cette impulsion se condense dans un mot: la détestation. La Societas a réussi le tour de force de mettre en scène la détestation «de» Céline. Le résultat est âpre, sans concession, détestable -et l'on comprend (un peu) mieux la «réaction» d'une partie du public qui s'étonnait, en mal d'identification, de ne pas retrouver son Céline. C'est qu'il est facile, toujours possible et facile de «panthéoniser» un écrivain, même ceux qui semblent résister à toutes les mises en ordre. Céline est devenu un classique, et pour beaucoup, cela veut dire qu'il n'est pas pensable de regarder en face ce qu'il est: un écrivain de la détestation, un homme qui a fait de la haine le moteur de son écriture, jusqu'à sa propre existence, inexorablement tissée dans ce qu'il écrit. Ceux qui ont hué et empêché le spectacle des Castellucci refusaient de voir Céline, avec ces mêmes moyens que préconisait Céline: la détestation. Et dire qu'ils refusaient de regarder Céline en face n'est même pas de l'ordre d'une métaphore: en hurlant à la fin supposée du spectacle, ils perturbaient l'ultime scène de la pièce, l'unique scène proprement théâtrale: l'arrivée sur scène du spectre de Céline, incarnation de l'écrivain et de son perroquet fétiche. Du même coup, c'est Céline en personne que les spectateurs violentés conspuaient. L'un d'eux, qui s'était plaint tout au long du spectacle d'être devant sa télévision, est sorti en insultant le plateau (donc Céline. . . ).
Bruno TACKELS,
Publié le 1999-10-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre, écriture,
Mot(s) Important(s) : chant, tableau, noir, mort, modernité, Italie, histoire, guerre, France, cruauté, traduction,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Romeo CASTELLUCCI (metteur en scène), Georges BATAILLE (auteur), Louis-Ferdinand CELINE (auteur), SOCIETAS RAFFAELLO SANZIO (compagnie de théâtre), Günter BRUS (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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