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Des éclats de sens aléatoires
Issu des années 60/70, le Wooster Group a investi à New York un lieu de fabrique, le Performing Garage. Sur fond de radicalisme et de brouillage des genres, à partir d'«objets trouvés», Elizabeth LeCompte met en tension tout un refoulé de l'histoire et de la culture.
Nous sommes au début des années 70. Elizabeth LeCompte croise alors le travail de Richard Foreman et est impressionnée par sa stylisation gestuelle, davantage chargée de véracité, selon elle, que tout mouvement réaliste. De la recherche de Robert Wilson, rencontré à la même époque, elle retient la non-linéarité de la mise en scène -ce qui lui semble relever de la musicalité; la capacité d'impact aussi d'un langage visuel non indexé à la crédibilité psychologique. Pour aucun de ces artistes, le théâtre n'est inféodé au texte. Le geste y est central, producteur d'effets de sens autonomes, en rien seconds. C'est que dans la même période, le mouvement de la Judson Church achève de traquer les questions séminales de toute intervention physique - qu'est-ce qu'un geste dans l'espace, quel est son temps etc. . ., et ce, que le geste soit théâtral ou pictural, dansé ou musical.
Elizabeth LeCompte élabore peu à peu sa méthode, sur ce fond paradoxal de radicalisme et de brouillage des genres.
A partir de 1974, elle dirige un groupuscule au sein du Performance Group de Schechner. En 1975, il est baptisé «Wooster Group», du nom de la rue de Manhattan où se trouve le théâtre: c'est le Performing Garage, acquis par Schechner en 1968, et dont le Wooster Group hérite en 1980 quand Schechner dissout sa propre troupe. Le travail du Wooster Group apparaît depuis indissolublement en fonction du lieu, de ses contraintes, comme si certains de ses choix scénographiques en émanaient directement. Ainsi surtout l'architectonique scénique: le Performing Garage, très exigu, a été peu à peu équipé de façon à feuilleter, multiplier les aires de jeu, à l'aide de mains-courantes, de plateaux à inclinaison variable, de trappes et de mezzanines. Mais les délocalisations induites ne sont jamais que la traduction en termes d'espace d'un plus vaste projet déterritorialisant. A la source de chaque nouvelle production du Wooster Group: un corpus de fragments, de ceux qu'Elizabeth LeCompte aime appeler «objets trouvés». Nul message ne préexiste à sa mise en oeuvre scénique. Le Wooster Group ouvre plutôt a priori un champ où accueillir et laisser réverbérer l'écho d'événements publics et politiques (extraits d'actualité et de débats télévisés, par exemple), des traces de la vie personnelle des acteurs à ce moment (conversations enregistrées, journaux intimes. . . ), les effets enfin de textes et d'images, de la bande dessinée à la «grande littérature», d'Hitchcock au cinéma porno, en passant par la «blackface comedy» et les clips vidéo. Très vite, le matériau est exploité en situation d'improvisation. Un autre filon se dégage alors, celui des «objets trouvés» gestuels. Telle action, tel mouvement surgi en improvisation, est isolé de sa chaîne d'association et retenu. Sans plus de causalité ou de justification psychologique immédiate, il se stylise et vient alimenter, au même titre que les prélèvements divers dont se tisse notamment la bande-son, un fond de parasitage sémantique. Sur lui revient constamment s'écraser toute prétention de l'image et du texte à coaguler une fiction ( narrative, psychologique ). Dans l'optique d'Elizabeth LeCompte, aucun des éléments ne doit prendre le pouvoir, aucune interprétation univoque ne doit pouvoir surnager. D'où la méfiance vis-à-vis des textes, leur traitement explosé, presque sacrificiel. De leur démembrement jaillissent des éclats de sens aléatoires. La structure, la forme, le rythme, la couleur thématique d'une pièce du Wooster Group émergent comme le reste très concentré, le distillat d'un lent processus de mise en tension d'éléments hétérogènes (exposés à friction, réaction, décantation), conduit au long de plusieurs mois de travail collectif et présenté au public à divers états de maturation.
Publié le 1999-10-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre, performance,
Mot(s) Important(s) : années 70, radicalisme, politique, New York, interprétation, improvisation, geste, expérimentation, diffraction, dialogue, critique, avant-garde, vidéo,
Artiste(s) : Elizabeth LECOMPTE (metteur en scène), WOOSTER GROUP (collectif), Annie SUQUET (photographe), Grotowski (auteur), Julian BECK (auteur), Richard FOREMAN (auteur), LIVING THEATRE (auteur), Judith MALINA (auteur), Bob WILSON (auteur), Richard Schechner (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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