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Résistance en conscience
Anthropozoo
Anthropozoo de Gildas Milin, réaction à la recherche neurologique, est présenté au Théâtre de la Colline à Paris jusqu'au 26 mars.
Elles sont neuf comédiennes sur un plateau de laque gris où se confondent les reliefs et les limites dans des éclairages purs et parfois embrasés. Les voix viennent de là où l'horreur a été vue. Les mouvements reflètent les vertiges d'internés ou de détenus ou les flottements des anémones de mer. Elles s'appellent Suse, Fuge... « Où est le sens ? » s'écrie Lorette.
Gildas Milin, 34 ans, est auteur et metteur en scène, acteur chez Stuart Seide ou Alain Françon. Sa dernière création réagit à la recherche neurologique. Elle s'inscrit dans le travail de Jean-François Peyret (1) qui inclut les paroles de scientifiques. L'idée d'Anthropozoo est née de rencontres avec des neurologues à l'occasion du spectacle de Gildas Milin, Le Premier et le Dernier, créé à la Maison de la Culture de Bourges en 2000. Ceux-ci se targuaient de booster les facultés du cerveau par la génétique. Le metteur en scène observa que la biotechnie ne serait accessible qu'aux puissants qui le deviendraient plus encore. Anthropozoo, réflexion sur le passage entre les degrés de conscience, a été créé début janvier également à Bourges, qui fut un site militaire majeur avant la modernisation de l'Armée et sa désaffection.
Anthropozoo n'est pas du théâtre futuriste mais contemporain. L'inquiétante familiarité de son monde insinue que notre banal est rongé d'un futur insidieux. Selon Heiner Müller, le temps de l'histoire est devenu celui des machines avec la guerre de 39-45. Le progrès technologique s'est accéléré et les militaires prirent des psychotropes. Des « anti-peur » en Irak à l'implant électronique, difficile de réfréner la fantaisie des savants dévoués aux causes nationales.
La fable de Gildas Milin part du constat d'un cercle vicieux. Les puissants règnent en excluant, l'exclusion blesse, la blessure fait mal, la souffrance oblitère la conscience, les exclus ne réalisent pas ce qui arrive. Gildas Milin s'est inspiré de Julian Jaynes (2) ou de Nathalie Sarraute(3). Il reprend le thème du facteur humain, aléas pesant sur les règles du jeu. Le système ne peut être total. Anthropozoo fantasme le monde sous l'empire d'une Puissance mondiale, allergique aux disparités conflictuelles et en guerre contre d'ultimes à écraser. Sept prisonnières vont déjouer leur sort. Sept Folles de Mai (4), pareilles à Antigone, arrêtées lors de leur quête du cadavre d'un fils, d'un frère, d'un époux, disparus. Le corps leur est un signe. Pour la Puissance mondiale, le corps est ce qu'à Auschwitz les Nazis en firent. Les voilà captives de militaires qui veulent tester un produit annihilant la conscience, la peur et la culpabilité, en vue de l'administrer aux soldats. Grain de sable. L'ingénieur Anna soudain pense. Et s'épouvante. Et met au point une molécule contraire qui simule les effets de l'amour et apaise les trauma (exils, deuils, terreurs). Gildas Milin par l'absurde cerne la responsabilité des laborantins sans ruse pour résister à leurs commanditaires mais ingénieux pour servir leurs cauchemars.
Anna implique les spectateurs dans sa réflexion, ressuscite l'agora. Gildas Milin invente ses relations autant avec le public qu'avec les comédiennes qui ont d'abord travaillé sans le texte l'imaginaire « anthropozoologique ».
Plasticien, il a conçu un espace-couveuse qui évoque les ambiances de Merce Cunningam. Un lieu déboussolé, propre. Les cobayes grâce à l'antidote gagnent une ultra sensibilité, une extra lucidité - c'est lié, nous dit Gildas Milin. Au passage, elles ont appris à se tolérer, à rester ensemble sans rien faire, à s'écouter. Entre elles, repoussent des liens. Une parole revient à circuler. Un moment fondamental est celui où Fuge (Catherine Ferran, Comédie-Française) enregistre en leur nom le récit de leur lutte sur une cassette d'aveux destinés à des généraux. Anna la jette. Chacune frissonne, comprend ce qu'est ce récit. Tout est en elles. Alors elles interrompent le traitement. La chaleur humaine remplace les substances, et elles quittent Anna.
(1) Jean-François Peyret a monté Histoire naturelle de l'esprit en trois
parties et récemment, la Génisse et le Pythagoricien. Marie Dablanc présente
sur Anthropozoo était sur Histoire III.
(2) "De L'effondrement de l'esprit et de la naissance de la conscience", Ed.
P.U.F. Le titre contient la thèse.
(3) "L'Ère du soupçon". Idem.
(4) Les Folles de Mai pendant la dictature en Argentine manifestaient pour
réclamer le corps des disparus.
Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2003-02-06
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : anthropozoo,
Artiste(s) : Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Gildas MILIN (metteur en scène), Jean-François PEYRET (biologiste),
Passage(s) : Théâtre national Strasbourg 67000 , Théâtre National de la Colline Paris , Théâtre du Nord Lille 59000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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