Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Fureur et mystère
Rosetta et l'Humanité
Entre désarroi moral et morale du désarroi, «Rosetta» et «L'Humanité» dessinent les parcours croisés de deux funambules au bord de deux gouffres
Comme avec «La Promesse», les frères Dardenne décrivent quant à eux dans «Rosetta» le processus de déshumanisation issu de la précarité. Filmée comme une bête traquée, dans l'urgence d'une caméra mobile, Rosetta s'essouffle à survivre, passant à travers le grillage de son camping, pêchant avec des vers de terre accrochés dans des bouteilles ou déterrant d'une sorte de terrier ses bottes en caoutchouc, ses précieuses bottes comme un ultime et dérisoire refuge. Toutes ses activités, proches de l'instinct de conservation, mettent en mouvement et en jeu le corps. Un corps modelé pour avancer contre l'adversité. Les épaules en avant, le buste penché, la démarche rapide. Le corps endurci, carapaçonné, est une arme de guerre même s'il s'avère fragile, fatigué parfois ou douloureux. Mais il permet surtout, alors que Rosetta n'est désirée nulle part, d'attester de sa présence au monde. Comme par un dédoublement de sa personne, un soir de répit, elle s'adresse une prière à elle-même en marquant le je et le tu. Ou lorsqu'elle est licenciée, elle se précipite sur des sacs de farine pour faire corps et se confondre avec son travail synonyme d'existence. Le corps est pour elle l'unique manifestation de sa présence au monde. Le dernier rempart avant le gouffre. Il permet donc d'agir sur le réel et de contrôler son destin.
Chez Bruno Dumont, le corps, plus qu'un instrument de transformation du réel, est le symptôme d'une logique surnaturelle. Si Rosetta est un boulet de canon projeté contre des murs infranchissables, Pharaon, comme la jeune Domino qui l'attire (Séverine Caneele), donnent une représentation lourde, lente, dilatée et volontairement disgracieuse du corps. C'est sans soute l'un des aspects les plus intéressants et sujets à caution de «L'Humanité». Cette peinture, déjà proposée dans «La Vie de Jésus», du corps comme masse en liquéfaction. La nuque du commandant impuissant (Ghislain Ghesquière) sue d'effroi devant l'horreur du crime, Pharaon bave lors de ses expéditions en vélo qui ressemblent à un douloureux chemin de croix sur le Mont Cats. Les corps pleurent, pissent et fusionnent dans des étreintes compassionnelles comme pour mieux se fondre dans un tableau où la présence de l'Homme n'est acceptable qu'envisagée dans le secret dessein d'un ordre naturel le dédouanant de ses forfaits. Vision catholique donc du corps vécu comme un calvaire. Comme une fatalité faisant écho à la Fatalité. Vision Bressonienne aussi qui nous rapproche du «Journal d'un curé de campagne» où chaque mouvement, si infime et insignifiant soit-il, est chargé de mystère. Le corps comme réceptacle d'émotions violentes et secrètes. Une énigme rappelant également, dans un autre registre, le travail de Jérôme Bel, lorsque Pharaon émet des petits gémissements et exécute des mouvements insolites (il sent son corps, enlace des suspects), comme pour expérimenter cette étrange et difficile présence au monde.
Action versus contemplation, destin versus fatalité, fureur versus mystère, les systèmes des frères Dardenne et de Bruno Dumont sont bien étanches l'un à l'autre. Mais peut-être que les spectateurs les plus perspicaces, dont je ne fais pas partie, apercevront «Rosetta» dans «L'Humanité» à bord d'un TGV filant à vive allure, lorsque Pharaon crie devant la ligne de chemin de fer afin de reconstituer le crime de la jeune fille. Il n'est toutefois pas sûr qu'elle ait entendu son hurlement.
Hugues Ghenassia,
Publié le 1999-10-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : cinéma,
Mot(s) Important(s) : Belgique, personnage, quotidien, morale,
Artiste(s) : Hugues Ghenassia (rédacteur), Bruno Dumont (cinéaste), Les frères Dardenne (cinéaste), Emilie Dequenne (acteur), Robert Bresson (cinéaste),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :