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à la MC 93 de Bobigny


Le Maître et Marguerite



Le metteur en scène allemand Franz Castorf porte à la scène le chef d'oeuvre de Boulgakov. La vision fragmentaire et nécessairement parcellaire qu'il donne de ce vaste roman reconstruit en une satire les traumatismes du passé totalitaire de l'Allemagne de l'Est et le triomphe du libéralisme.


« - Qui es-tu donc à la fin ?
- Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal et qui, éternellement, accomplit le bien
».
C'est sous l'augure de cette épigraphe tirée du Faust de Goethe que Mikhaïl Boulgakov plaça son Maître et Marguerite. Une œuvre d'une complexité diabolique, patiemment tressée en dix ans de vie, qui s'ingénie à brouiller les pistes, emboîtant les histoires, les temps et les lieux pour échafauder un savant dédale où s'enlacent lâchetés humaines, culpabilité et recherche de la grâce. Aux aventures du diable et de ses séides qui sèment le désordre dans le Moscou des années 20, se superposent l'amour de Marguerite pour le Maître, écrivain empêché, miroir de l'auteur, redoublé dans la figure du jeune poète jeté en hôpital psychiatrique et, enfin, la fable sur Jésus et Pilate, roman dans le roman. Boulgakov, épargné par les grandes purges, bâillonné par la censure mais protégé par Staline, exaspère sous les traits du satanisme les absurdités d'un régime communiste fallacieux. Faut-il s'étonner que ce diamant noir dut patienter quelque vingt-six ans dans les glaces de l'hiver soviétique avant de briller, en 1966, dans le ciel plombé de la littérature fantastique ?
C'est sans doute le foisonnement protéiforme du Maître et Marguerite qui a séduit Franz Castorf, directeur de la Volkbühne de Berlin, tout comme il le fut par Les Démons et Humiliés et Offensés de Dostoïevski. Car, au consensus béat et à la simplification outrancière, le metteur en scène a toujours préféré la pensée paradoxale et cherché une forme théâtrale capable de saisir esthétiquement la réalité mouvante, confuse, de notre époque. Et contre l'abdication, aussi résignée que généralisée, devant le système capitaliste, il défend un théâtre politique, subversif, qui questionne le monde contemporain, quitte à en découdre avec l'opinion dominante. « Le théâtre en tant que camp d'entraînement au courage signifie une certaine prise de conscience qui n'a rien à voir avec de l'arrogance, mais avec le droit de se faire sa propre opinion, en totale contradiction avec ce que l'on pourrait appeler le goût de masse, la pensée de masse. » (1) dit-il. Orpailleur des mots, Franz Castorf fouille dans la matière littéraire comme dans une mine d'or, excavant des profondeurs du texte les multiples facettes et les motifs qu'il recèle. Qu'importe si son interprétation moderniste bouscule la tradition ! De toute façon, habitué à tromper la vigilance des censeurs de l'ex-RDA, il joue volontiers de l'ambivalence, développant une approche plus globale que pointilleuse, empreinte aussi de sa propre biographie. À travers Le Maître et Marguerite, il analyse ainsi les traumatismes du passé totalitaire de l'Allemagne de l'Est et le triomphe actuel de la logique libérale. Croquant une satire aussi tragique que burlesque, Frank Castorf mène le récit comme une sarabande chaotique et fragmentaire. Images d'archives, gros plans vidéo, décor de carton pâte, esthétique déjantée et multiplicité des registres de jeu s'entrechoquent pour faire pétarader toutes les étincelles de ce roman philosophique d'une richesse... démoniaque !


Gwénola DAVID,
Publié le 2003-02-07

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : Le Maître et Marguerite, diable,
Artiste(s) : Gwénola DAVID (rédacteur), Frank Castorf (metteur en scène), Mikhaïl BOULGAKOV (auteur),
Passage(s) : MC 93 Bobigny 93 000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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