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Une pragmatique de l'illusion


Le squelette de la vision



Jeux d'espaces et jeux de mots, Betty Bui tord les codes de la représentation, met en évidence le squelette de la vision, pour ouvrir l'espace d'un imaginaire commun.


Comme l'affirme Georges Didi-Huberman, «l'acte de donner à voir n'est pas l'acte de donner des évidences visibles à des paires d'yeux qui se saisissent unilatéralement du «don visuel» pour s'en satisfaire unilatéralement. Donner à voir, c'est toujours inquiéter le voir, dans son acte, dans son sujet» (1). Cette inquiétude du voir est la matière première de la démarche de Betty Bui, elle l'exhibe simplement, en jouant de menus déplacements, par des inversions de points de vue, des changements de plans ou d'échelles. Les vagues dont Paul Valery faisait l'allégorie de l'existence sont par exemple figées dans une matière réfléchissante, l'image renvoie au spectateur son reflet démultiplié. La sculpture retourne à celui qui regarde ce que le regard y avait mis (Les vagues). La frontalité d'une opposition stricte Sujet / Objet est invalidée au profit d'une conception feuilletée du voir. A aucun moment cette inquiétude du regard ne discrédite la représentation en faveur d'un réel ontologiquement supérieur. Bien au contraire, Betty Bui propose une surenchère de l'illusion pour ouvrir le regard à ses propres possibles, dans une immanence dépourvue de psychologisme comme de mysticisme. Sa démarche est une pragmatique de l'illusion. Comme elle discrédite l'opposition Sujet/Objet, elle invalide la pertinence d'une distinction entre l'extériorité et l'intériorité, le public et l'intime. Ainsi, «Porte-Maison» est une façade sans dedans qui ne donne que sur elle-même. Contre toute logique architecturale, la porte n'ouvre sur aucun ailleurs, l'extérieur n'appelle aucun intérieur, elle prend ainsi au piège celui qui croit entrer ou sortir par une porte.
Malgré son formalisme apparent, la démarche de Betty Bui ne réside pas tant dans la création d'objets que dans l'invention d'espaces. Elle produit des objets pervers qui détournent ou prennent au mot les attentes du public pour mieux le désorienter et partant l'amener dans un univers plus proche de celui de Lewis Carroll que de celui de Donald Judd par exemple. L'inquiétude du voir ouvre un espace ludique. S'il y a désorientations, ruptures de repères alors le jeu devient possible. . . alors des traces de pas de géant flottent sur l'eau ou se dessinent sur une pelouse («Empreintes de pas»), des images pornographiques détournées, stylisées, deviennent le prétexte d'un jeu de cartes («Cartes à jouer»). . . alors de la consonance entre un verbe espagnol, exprimir (presser) et d'un verbe français, s'exprimer, elle construit un «Presse-citron», en fait un banc public, un espace de rencontres, de dialogue. Ici, les objets se jouent d'eux-mêmes, de l'illusionnisme qu'ils utilisent pour mieux le subvertir. Leur lieu n'est pas tant celui de la vérité ou de la vérification. Loin du constat relativiste et désabusé selon lequel le réel se dissout dans ses représentations, Betty Bui invente avec humour un espace de liberté.
Le travail de Betty Bui témoigne d'une vraie attention au public: le langage s'invente à travers la communauté des regards. L'exposition qu'elle présente cet été au centre d'art contemporain de Castres témoigne de cette attention toute particulière au commun. L'artiste ne construit pas son exposition indépendamment du lieu, de son histoire, de sa fonction, de ses occupants. Elle inverse le sens de la visite. L'exposition commence dehors, dans le jardin; encore une fois, il s'agit d'entrer à l'extérieur. Le jardin devient l'espace d'un jeu élaboré avec les étudiants des Beaux-Arts de Toulouse. Les bureaux sont déplacés, mis au centre de l'exposition. La végétation du jardin est à tout moment mise à l'épreuve de sa représentation dans une installation-vidéo qui décline les possibles du jardin. Exposer c'est alors reconfigurer l'espace, reconstruire des liens, rendre possible de nouvelles interprétations du lieu.

Léa GAUTHIER,
Publié le 2001-07-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : installation, art plastique,
Mot(s) Important(s) : représentation, vision, jeux, humour,
Artiste(s) : Léa GAUTHIER (rédacteur), Betty Bui (plasticien), Lewis Carroll (auteur), Georges Didi-Huberman (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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