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Chanson de geste cru


Délire défait et Confort et complaisance



A la recherche d'une déconstruction du langage et des corps, le chorégraphe Benoît Lachambre travaille là où ça casse et ça dérape. Deux pièces manifestes «Délire Défait» et «Confort et Complaisance» illustrent cette démarche.


Deux pièces résonnent tout particulièrement comme des manifestes de sa démarche chorégraphique: «Délire Défait»et «Confort et Complaisance».
«Délire défait» (1999) met en scène un homme seul assis à côté d'un poste de télévision: il parle, nous parle, s'excuse d'avoir perdu le sens de son texte, bafouille, transpire, recommence, perd encore pied, cette fois jusqu'au bout de sa propre folie. Le public suit ce dérapage incontrôlé, croyant être en prise avec le trac du comédien et découvrant peu à peu qu'il s'agit des signes avant-coureurs d'une folie impossible à annoncer: la lente dissection d'un langage tuméfié par une multitude de sons, de distorsions verbales manipulées à l'extrême transmue en brutalité soudaine une tranquillité jusqu'alors préservée. Dès lors on bascule avec lui dans le plan d'un horizon abstrait, court-circuité par une mondialisation visuelle relayée par ondes hertziennes, électro-magnétiques. . . On expérimente un espace de survie réduit, dans l'étonnement d'une reconnaissance de soi jaillissant par éclats. Les fondements s'écroulent, l'unité éclate, tout se confond entre réalité et incertitude. «Décliner puisqu'il nous faut éternellement décliner» pourrait-il dire. Dès lors on touche à la fascination du fond, à la face perceptible ou couche sensible du chaos.
Le corps, faisant écho aux images du téléviseur, se manifeste dans une musicalité haletante, décalée, épileptique. Benoît Lachambre y dissèque le langage jusqu'à cette ultime limite où l'histoire se devine mais ne se livre pas, où la pensée affleure mais ne se reconnaît pas: les mots y préservent leur essence première, leur nécessité vitale même si pour cela il faut céder à sa propre déconstruction. Jamais ils ne semblent opérer un retour vers soi, tant ils précèdent la construction du sens. Dès lors la langue, l'écoulement chaotique des mots les uns derrière les autres, avec les autres, dans les autres, se confondent avec le corps: un corps chargé de sonorités entendues, apprises, domestiquées, suspendues dans les circonvolutions du sens. Une relation physique entre une communication rendue impossible par le trop-plein des images et un corps téléphage devenu passeur des soubresauts du monde, «. . .une danse en transe, une décomposition, une délivrance de traits défaits, qui apparaîtraient et occuperaient le silence par vidéodiffusion; une installation d'actions, et sa correspondance en diffusion, qui cibleraient une redéfinition de la perception du sujet et de sa réflexion sur la télévision; une représentation qui apprivoiserait l'un, qui revisiterait l'autre, par cette succession de documentations et de confrontations; une implosion, une explosion, qui atteindraient par leur outrance, et susciteraient la réprobation, la concession, la rémission, l'approbation, l'identification, la transcendance; or défait ou en délire, l'un rit, soupire, pleure.» (1)
Dans un va-et-vient instantané, l'imaginaire du corps se connecte avec un naturel déconcertant à celui du texte, épousant ses saccades, ses respirations, ses absences. Benoît Lachambre abandonne ainsi un modèle d'être humain et un dispositif scénique qui ne seraient capables de se donner à voir, de se représenter, qu'à travers un mode descriptif. Aux mots du corps, il préfère s'incarner dans une physicalité du texte, capable de construire une dramaturgie décalée puisée au coeur d'espaces multiples, de donner son à une perception de soi en constante mutation, et à un regard sur le monde à la fois amplifié et concentré en d'infimes territoires.
A la présence d'un seul individu incarné en une multitude d'identités, à ces mots que le corps semble vomir pour en avoir trop vu, trop entendu, «Confort et complaisance» nous met au contraire face à une profusion de corps en état de mouvement permanent, à l'écoute d'une parole presque inexistante. Ce que la langue explore dans «Délire Défait», le corps lui fait ici écho à travers la déconstruction d'un geste qui précéde le sens.

Alexandra BAUDELOT,
Publié le 2001-07-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : chaos, fragmenter, identité, nudité,
Artiste(s) : Alexandra BAUDELOT (rédacteur), Benoît LACHAMBRE (chorégraphe), Alain PLATEL (chorégraphe), Meg STUART (chorégraphe), Vera MANTERO (chorégraphe), Jan FABRE (chorégraphe), Raffaella GIORDANO (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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