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Un rêve grandiose
Daphnis et Chloé
La chorégraphe américaine met Ravel en mouvement, pour le Ballet du Grand Théâtre de Genève. Un spectacle lumineux où la musique et le décor jouent les protagonistes au même titre que la danse.
Une seule question, avant la première: comment Lucinda Childs, chorégraphe de l'épure et du silence, allait-elle faire revivre Daphnis et Chloé, dansé en 1912 par Nijinski pour les Ballets russes? Comment allait-elle apprivoiser la partition chatoyante de Maurice Ravel, alors qu'elle a l'habitude de danser sans musique ou avec celle, répétitive, de Philip Glass? La réponse est limpide. La semaine dernière au Grand Théâtre de Genève, l'Américaine a non seulement ressuscité une pièce délaissée. Elle a créé une heure de rêve grandiose où la danse, la musique et le décor unissent leurs voix pour donner naissance à une œuvre d'art.
Le décor, avant tout. Un véritable protagoniste dans cette création pour le Ballet du Grand Théâtre. Le scénographe Roland Aeschlimann a imaginé une énorme hélice qui occupe, suspendu à quelques centimètres au-dessus du sol, quasi tout l'espace scénique. Une sorte d'escalier en colimaçon couché aux marches larges de près de cinq mètres. Et cette vrille tourne, est en constant mouvement. De manière presqu'imperceptible d'abord, puis à une rapidité hypnotisante. Ses pales blanches sont animées par un éclairage miraculeux, par des ombres, par une palette de couleurs infinie.
Sous cette masse presque divine – symbole peut-être du dieu Pan qui, selon le récit grec, veille à ce que Daphnis et Chloé se retrouvent, malgré les manigances du jaloux Dorcon – coule une danse transparente et aérienne. Une danse aussi évanescente que les costumes de Rudy Sabounghi qui semblent eux aussi, comme le décor, perméables aux milles et une teintes de l'éclairage. Dans cet univers féerique, Lucinda Childs reste fidèle à la pureté de son langage: point de virtuosités mais une chorégrapie toute en basculements et courses légères, faite de traversées de la scène rapides, d'innombrables entrées et sorties latérales. Une géométrie douce et non pas austère, où les diagonales et les changements de direction se fondent dans un tout soyeux.
Lucinda Childs, née en 1940 à New York, figure phare de la danse postmoderne américaine, signe ici sa première création narrative. Elle suit le livret tout en l'allégeant – coupe notamment l'épisode de l'enlèvement de Chloé par les pirates – et se fie surtout à la musique. La composition de Ravel, son monde poétique et dramatique à la fois, son utilisation de la répétition, des motifs qui reviennent l'ont «subjuguée», comme elle l'avoue dans un entretien au quotidien Le Temps. Discrète, sans vouloir imposer sa griffe, Lucinda Childs permet aux danseurs d'épouser au plus près le rythme et les nuances harmoniques. Dans la fosse, l'Orchestre de la Suisse romande, sous la direction du jeune Belge Patrick Davin, interprète la partition avec délicatesse.
Ce Daphnis et Chloé américano-genevois a été classé en Suisse «événement culturel incontournable» de cet hiver. Vu l'immense attente, les réactions furent timides. Public et critiques ont déploré une interprétation «peu dramatique» et une danse «pâle» et «peu expressive». Certes, Lucinda Childs a adopté en l'occurrence un profil bas (mais ô combien lumineux!). Mais c'est peut-être pour mieux servir l'œuvre. Qui, d'après Ravel lui-même, est une «symphonie chorégraphique» et non pas un ballet. L'argument, la musique et la danse y doivent former un trio équilibré. Pour une fois, la chorégraphie ne joue pas le premier rôle. Et ce n'est pas plus mal.
Anna HOHLER,
Publié le 2003-02-13
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Lucinda CHILDS (chorégraphe), Anna HOHLER (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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