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Exposition de Haluk Akakçé à la Cosmic Galerie jusqu'au 5 mars.
Équilibres délicats
Le vidéaste turc Haluk Akakçé pose dans son travail un problème d'architecture : comment des lignes toujours en mouvement parviennent à composer ensemble une structure ? Une question qui n'est autre que celle de la « naissance de l'art » : d'où la multiplicité des réponses.
Les vidéos de Haluk Akakçé ressemblent d'abord à des peintures abstraites. On sait combien la peinture, s'étant affranchie de la figuration, a pu repenser de fond en comble le mystère de la forme, et ce à partir des figures les plus simples. Mais davantage encore, c'est la référence architecturale qui prédomine dans l'exposition présentée à la Cosmic galerie. Haluk Akakçé y interroge la puissance propre aux lignes « abstraites » de créer des espaces. Tout se passe comme s'il se demandait ce qui arrive à une ligne quand on la continue, et cherchait à saisir le moment où elle se met à faire tenir debout une structure. On ne voit d'abord que défiler à toute vitesse, et de haut en bas, des lignes blanches, mais vient un moment où l'on n'est plus dans « l'abstraction ». Où les lignes cessent de subir le mouvement très rapide de leur défilement vertical, qui semble interdire que quelque chose arrive sur l'écran, et où elles se mettent au contraire à se composer ensemble et à faire surgir une profondeur.
L'artiste installe le visiteur dans des chambres noires, si bien que le rayon blanc du projecteur fait lui-même partie de l'installation ; et dans chacune il projette en boucle une composition différente à partir du même mouvement. Dans Black on White and White on Black (Fiction of an Isolated Object), il met en scène le moment où l'œil cesse de percevoir le défilement vertical. Soudain les lignes ont l'air de s'être arrêtées : seul reste alors le flottement de rubans dans un espace apaisé et doué de profondeur, où des chants d'oiseaux, remplaçant la nappe sonore qui accompagnait jusque là l'image, attestent qu'on a quitté le nulle part du mouvement perpétuel pour arriver quelque part. Mais la pièce ne débarrasse jamais le spectateur de cette incertitude : cet arrêt apparent du mouvement est-il autre chose qu'hallucinatoire ? Les lignes verticales s'arrêtent-elles réellement de défiler, font-elles tableau ? Ou bien est-ce l'œil qui, incapable de supporter la vitesse du mouvement, installe un sol qui serve de référence à la perception ? Le titre seul de l'œuvre, du reste, donne déjà à penser : Fiction d'un objet isolé. Isolé, parce qu'aucun espace-temps, comme sol ou fondement fixe de la perception, n'y précède le mouvement, et que l'objet (la ligne-ruban) est séparé des espaces de référence réels et connus. C'est par le mouvement, c'est à même le mouvement qu'une stabilité se fait dans l'image.
Le procédé, apparemment, ressemble à celui du cinéma : on ne voit pas la succession des images, qui est pourtant la réalité matérielle du film, mais la permanence d'un plan, qui s'impose comme le référent des mouvements qui s'y déroulent. La différence est que dans les vidéos d'Haluk Akakçé le défilement ne se cache pas, et que l'artiste, loin de faire oublier l'hallucination qui préside à la perception en général, la désigne. Le spectateur est rendu témoin de ce qui est implicite dans toute perception, le passage de la matière à la forme, du mouvement à la fixité architecturale d'un champ, passage que le cinéma occulte, en jetant le spectateur de plein pied dans l'illusion.
Dans une autre pièce de l'exposition, Birth of Art, la plus récente produite par l'artiste, les lignes ont un destin différent. Si l'on part également d'un défilement de lignes monochromes, c'est par la métaphore qu'on sort du non-sens : comme dans les rêves où il suffit qu'une chose ressemble à une autre pour qu'elle devienne cette autre, les lignes, parce qu'elles ressemblent à des tiges, se mettent à bourgeonner. Puis le défilement s'interrompt, cette fois pour de bon, dans un tableau éclatant de couleurs, à l'intérieur duquel les corolles chromées qui ont poussé sur les tiges, prenant leur autonomie, se mettent à flotter puis à éclore. On se trouve soudain dans un monde apparemment figuratif, en fait très étrange, d'une coloration excessive et onirique, un monde refait par l'art, une réalité à la seconde puissance. Et à cause de la vitesse affolée des lignes qui précédait cet apaisement, il flotte maintenant dans l'image une sensation de légèreté végétale et miraculeuse. L'œuvre d'art, aussi bien que la perception, ne constituant jamais, ainsi que le dit le titre d'une récente exposition de l'artiste à Rome, qu'un equilibro delicato.
Cédric Lagandré
Cosmic galerie, jusqu'au 5 mars 2003
Kunstwerke, Berlin, vernissage le 8 février (http://www.castellodirivoli.it/)
Castello de Rivoli, exposition de groupe The Moderns, le 7 avril (www.kv-berlin.de/)
Né en 1970 à Ankara (Turquie), Haluk Akakçé vit et travaille entre Londres et New York. Lauréat en 1996 de l'American Institue of Architects Chicago Award et diplômé de The school of the Art Institute of Chicago, il a récemment exposé, parmi d'autres artistes, au New Museum of Contemporary Art et en solo au Whitney Museum of American Art at Philip Morris, à New-York.
Cosmic galerie, jusqu'au 5 mars 2003
Kunstwerke, Berlin, vernissage le 8 février (http://www.castellodirivoli.it/)
Castello de Rivoli, exposition de groupe The Moderns, le 7 avril (www.kv-berlin.de/)
Cédric LAGANDRE,
Publié le 2003-02-12
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) : art visuel, vidéo,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Cédric LAGANDRE (rédacteur), Haluk AKAKÇÉ (vidéaste),
Passage(s) : Cosmic Galerie Paris 75003 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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