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Je te tiens, tu me tiens
Wall dancin, wall fuckin
Sur une scène instruite en machine dérivante, Alain Buffard et Régine Chopinot délivrent leurs identités de genres, au Théâtre de la Ville les 1er, 2 et 4 avril.
Un énorme mur, haut et massif, se dresse au milieu du plateau, le coupant en deux, de face à fond de scène. Il condamne chacun des interprètes à n'évoluer que d'un seul côté, définitivement séparé de l'autre. Un homme, une femme. Alain Buffard, Régine Chopinot.
A cet instant, on pourrait croire qu'un dualisme efficace est instauré. Qu'il permettra de décliner sagement la typicité de ces deux êtres, de leurs deux genres. Et qu'il conduira bien entendu à mieux les rassembler en fait, ainsi que le prescrit tout l'imaginaire du duo amoureux en général, et chorégraphique en particulier... Un, plus un, égaleraient deux, comme il se doit.
Mais rien ne fonctionne de façon aussi stable, suggère si bien le titre Wall dancin' wall fuckin', du dispositif exceptionnellement intelligent, et prenant, mis en œuvre par Alain Buffard La violente coupure de l'espace scénique par une paroi infranchissable crée une excavation dans la masse flottante des évidences. Elle instaure un dispositif à décadrer les regards, les creuser et les tendre, pour réinventer constamment les plans mouvants d'une mise en relation très problématique, purement imaginaire dès lors que sa concrétisation physique a été évacuée. Mais quelle relation ne se nourrit pas avant tout dans une projection imaginaire ?
Danseur, je te tiens, tu me tiens, dans notre ailleurs mental ; de la même façon qu'entre eux les deux performeurs. Ce mur – qui n'est d'ailleurs que de carton – danse dans la triangulation de l'action performative (des interprètes), de l'action perceptive (des spectateurs), et de l'action réflexive qui les projette, les constitue et les dépasse.
Se génère une ivresse statique, dangereusement déstabilisatrice. Buffard, avec sa commissure de lèvres délicieusement sophistiquée – pas très masculine – et Chopinot avec ses moues butées d'intrépidité – pas si féminines – y trimballent une crâne présence à distances multiples, à niveaux striés, calmement extrêmes. Quoique très voisin des arts plastiques, Wall dancin, wall fuckin s'inscrit d'une pointe acérée dans le champ véritable de la danse. Il est une superbe expédition conceptuelle dans la pensée en actes de l'espace, créé par des corps saturés de signifiant dynamique.
D'abord, tout spectateur doit faire le deuil d'une partie de l'action, immanquablement masquée, à tel ou tel moment, dans l'un des angles morts que le mur dérobe à son regard, mais aussi dans les très profonds dégagements latéraux de la scène. Il doit aussi choisir quelle moitié du plateau privilégier. Il perçoit toujours moins d'action qu'il n'y en a. Cela au profit de l'imagination d'un plus de spectacle potentiel, nourri d'hypothèses, de fractures, de circulations.
Il y a aussi la vidéo. Une caméra pour chaque côté du plateau, parfois fixe, parfois en mouvement dans les déplacements de l'action. Leurs images projetées en fond de scène, informant chacun des interprètes l'un sur l'autre, et projetant plus loin le regard général. Déformant. Désinformant. Images instantanées, mais aussi images d'autres actions, qui n'ont pas lieu ici, mais ont eu lieu ailleurs, avant, et pourraient donc avoir lieu encore, ici, après.
Cet effet différé, ex-territorialisé, de réalités mentalement effleurées, mises en doute, non effectives et pourtant réelles, confèrent une présence redoutablement elliptique et brouillée, à ces actions de body art telles que se pisser dessus l'un l'autre ; laisser des rats courir entre ses pieds et mordiller la peau ; dégurgiter les aliments à peine absorbés. Le propre du fantasme, comme sensualité toujours dématérialisée, comme objectif constamment échappé.
La réalité du plateau, alors ? Il faut l'admettre comme une construction tout aussi imaginaire quoique incarnée, de corps chantant, dansant, parlant et s'entendant, qui dérèglent les codes du vêtu et du nu. Ils procèdent à un déversement, renversement, et non pas simple inversion des symboles du masculin et du féminin.
Au plus fort, on retiendra Régine Chopinot campée dans sa stature de chorégraphe, déclinant ses consignes de mouvement à l'adresse de Buffard, selon une logique emportée irrémédiablement sur une pente sado-masochiste. Ou encore l'affolante figure des danses sur talon aiguille, version homme, version femme, funambules de la grâce ambiguë et de l'hystérie avérée, dans la fabuleuse érotisation de l'élévation, culturellement raidie au niveau des pieds en marche. Ce plus bas, et ce propre absolu de l'humain.
Ni chorégraphe, ni interprète. Ni homme, ni femme. Ni haut , ni bas. Uniquement des projections tournoyantes, des constructions provisoires, des performances des genres. Au final, devant les caméras tournées vers eux-mêmes, les spectateurs sont conduits à applaudir leur image retournée en train d'applaudir. Renvoyés, jusqu'à l'absurde, à l'absolue liberté de construire le mouvement de leur propre spectacle.
Dans le dispositif méthodique de l'actuel commun (fort distinct d'un en-commun aimablement humaniste), un plus un égalent une combinatoire infinie de possibles. Dérivant . Désirant.
- Wall dancin' wall fuckin a été créé le jeudi 6 février à la chapelle Fromentin, Ballet Atlantique Régine Chopinot. Le spectacle est programmé au Théâtre de la Ville, Paris, les 1, 2 et 4 avril.
Gérard MAYEN,
Publié le 2003-02-12
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Alain BUFFARD (chorégraphe), Régine CHOPINOT (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) : Le Quartz Brest 29 200 , Le Théâtre de la Ville Paris ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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