Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
A Le Rocheau, y a pas qu' des puceaux
I wouln't be seen dead in that
Genres, espèces, continents : stupéfiant croisement généralisé au Ballet Atlantique, confié à deux jeunes performers sud-africains
A l'hiver 2002, Régine Chopinot laissait les programmateurs pantois devant sa somptueuse pièce Chair obscur, aux confins ambigus de la mort incarnée, et depuis lors quasi censurée. Un an plus tard, ceux qui l'espéraient assagie en seront pour leurs frais. Qu'il en aille de sa rencontre avec Alain Buffard dans Wall dancin' wall fuckin' (lire par ailleurs dans cette même édition de Mouvement.net). Ou qu'il en aille de la nouvelle pièce du Ballet Atlantique, dont elle a rejoint les effectifs avec rang d'interprète, tout en les confiant à une paire de performers sud-africains, Elu et Steven Cohen.
Le pari de cette pîèce, I wouldn't be seen dead in that est audacieux, qui laisse les clés d'un grand centre chorégraphique à deux très jeunes artistes qui marchent complètement en-dehors des clous. Ils n'ont jamais composé de pièce à proprement parler. Intervenant seuls en performance, presque toujours dans la rue, leur notoriété – a fortiori leur assise matérielle – est très loin d'être assurée dans leur propre pays.
La recherchent-ils d'ailleurs, si on écoute l'un des deux, Steven Cohen, proclamer : Mais je ne suis pas danseur ! Je suis artiste : je suis révolutionnaire . Et raconter comment il s'est fait embarquer au poste dès que l'idée lui vint de performer sur une plage de La Rochelle : Chez moi, je cours des risques physiques réels chaque fois que j'interviens dans la rue. Mais la différence, c'est qu'ici je ne peux rien faire dans la rue sans d'abord solliciter une autorisation écrite de la part de la police, de la mairie, etc... A ce compte, il y a tout lieu de le craindre toujours en manque de rencontres avec des révolutionnaires véritables au sein du monde artistique hexagonal.
I wouldn' be seeen dead in that... On pourrait longuement interroger de quelle mort il s'agit ici ; et de quel that. Des dépouilles, il y en a sur le plateau, qui sont des membres d'animaux, ou trophées de chasse empaillés, avec les charges rituelles que leur confèrent les traditions noires africaines, comme les pratiques blanches du safari.
Très pertinemment, cette pensée des territoires croisés de l'animalité et de l'humain, comme de l'esprit blanc confronté à l'immensité africaine, s'est déplacé dans l'enceinte du Museum d'histoire naturelle de La Rochelle, revisité à l'aide de la vidéo. Aujourd'hui tombés dans une désuétude confinée, ces lieux savants de la vieille Europe voués à l'exploration, à la taxinomie, à la fixation maniaque des espèces, sont aujourd'hui tombés dans une désuétude confinée. Mais historiquement, chez l'homme blanc européen, ils se nourrirent du même registre de curiosité que celui qui légitima l'entreprise coloniale.
Emprunts, glissements, dénonciations : on ne peut situer exactement sur quels niveaux opèrent les greffes zoomorphes d'Elu et Steven Cohen. En revanche on est frappé par les raccourcis fulgurants que recèlent les images ainsi produites : des trophées de chasse sont explicitement sexués. Des marches impossibles sur des cornes d'Oryx se mêlent à des marches sur pointes tout aussi infernales sur le traditionnel chausson de danse. Elu fut un danseur classique. Le rapprochement opère aussi bien avec des chaussures féminines, dont les talons aiguilles grimpent si haut que leur connotation trans-genre confine au supplice sado-masochiste.
C'est une grande foire des signes qui décodent, non sans ressort parfois bouffon.
La nudité persistante des interprètes y est soumise à torsion baroque, avec des bouts de faux sexes flasques. Le recours à la vidéo réinvestit ces présences dans l'atmosphère fantastique des savoirs enfouis légendaires d'une ville. Les artistes s'y mêlent aux corniches suspendues des bâtiments historiques, s'insinuent dans le dédale des galeries couvertes des ruelles, se hasardent sur le pavé de la cour de la mairie. Cela tandis que sonne la ritournelle selon laquelle à La Rochelle, il n'y a pas qu'des pucelles...
I wouldn't be seen enroule insidieusement les performances des genres sexués et du spectacle de scène, d'autant plus sulfureux que parfois naïf dans le transfert intercontinental des codes, au risque de l'excès décoratif et de la maladresse de construction par trop linéaire. L'univers d'Elu et Steven Cohen est ici puissamment dé-paysé. La complexité de leur positionnement s'en trouve décalée, eux dont l'affirmation gay se situe vertigineusement sur le fil des relations entre blancs et noirs dans la société post-apartheid et se complique de la judéité de Steven Cohen, qu'il arbore sous la forme d'une grande étoile de David intégrée à son travestissement étudié de reine queer.
A Johannesburg, Elu et Steven Cohen sont une bombe ambulante à deux têtes. Chorégraphes à La Rochelle, les voici eux-mêmes détournés en perturbateurs du ronron chorégraphique hexagonal. Jusqu'à quel point sont-ils consciemment maîtres d'un tel projet ? On l'ignore. Mais une chose est sûre : toute ambigüité leur sied.
Gérard MAYEN
- I wouln't be seen dead in that a été créé jeudi 6 février 2003 à la Chapelle Fromentin, Ballet Atlantique Régine Chopinot, La Rochelle
Gérard MAYEN,
Publié le 2003-02-10
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), BALLET ATLANTIQUE (compagnie de danse), Régine CHOPINOT (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :