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Le corps en échange
La rencontre entre Mathilde Monnier et Jean-Luc Nancy a fait naître «Dehors la danse», un livre en forme de conversation. Pour «Mouvement», la chorégraphe et le philosophe poursuivent leur échange.
Mathilde Monnier : Le corps, c'est la mise en scène.
Jean-Luc Nancy : Pour moi, c'est cela le «dehors», c'est la mise en scène, l'exposition. Je suis toujours fasciné par le fait que je ne vois jamais mon visage, et le visage c'est vraiment tourné dehors et tout le reste du corps est finalement tourné dehors à travers les habits. Un corps nu n'est ni la transparence ni la fin. J'ai l'impression que le corps n'est pas une essence achevée, c'est infini, ça expose l'intimité, c'est sans fond. Le nu, il arrive quand on sort de la religion. C'est seulement quand on est dans la religion qu'on peut dire qu'on va dévoiler. Ça ignore le fait qu'il n'y ait pas de dévoilement qui ne soit en même temps un voilement.
M. M. : Au début de «Signé, signés», il y a un hommage à Merce Cunningham et à son travail sur le dos. Ce n'est pas exactement le même sujet car il n'a pas travaillé l'effacement. Il aborde le dos à partir d'un espace, puis il n'y a plus d'espace ni de dos, le dos devient face, la face peut faire dos. Il crée un espace multidirectionnel où il casse le rapport du face à face avec le spectateur. Il fait exister le dos comme un espace de représentation très fort et comme une partie du corps; il a fait découvrir ce qu'était le dos dans la danse.
J-L. N. : C'est fascinant ce que tu dis là et tu vois bien que le dos c'est justement ce qui ne montre pas la face. La sensation que je ne vois pas mon visage est une sensation qui me prend de dos. Je pense notamment à une sanguine du XVIIe siècle de Cornelis Van Haarlem qui illustrera un livre sur la nudité sur lequel je travaille. Je l'ai choisi parce que c'est un homme en train de se déshabiller; il retire sa chemise et on ne voit pas sa tête. Enlevant ses vêtements, il dévoile le corps mais voile sa face.
M. M. : Le dos de Cunningham n'inverse pas la face, ce n'est pas faire dos au public, c'est un dos qui reprend une place, qui existe, qui peut faire portrait mais pas pour remplacer le visage. Il n'y a pas de système théâtral chez Cunningham. Il s'agit plutôt d'une réorientation de l'espace qui casse la frontalité pour offrir d'autres frontalités. Dans «Signé, signés», je m'interroge sur cet héritage. Je n'ai pas voulu déstructurer le travail de Cunningham mais lui renvoyer une oeuvre en face. La première partie fait lien avec mon histoire personnelle (ma formation) et la seconde avec l'histoire du danseur qui est donnée à voir dans l'espace disciplinaire que représente le cours de danse. . . dans un espace a priori artistique et extrêmement formaté. J'évoque ici des choses en perpétuelle représentation qui ne sont jamais parlées, un interdit de la danse qu'on essaie de pointer. L'«en dehors» est un des endroits où cela se joue. C'est une posture du bassin qui est très douloureuse, contraignante pour l'articulation. Être «en dehors», c'est comme enfiler un corset. Ce vocabulaire qui vient de la danse classique, la danse contemporaine en a hérité. Comment vit-on, que fait-on de cet héritage ? C'est cela que je traite en partie dans «Signé, Signés».
Publié le 2001-07-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : expérience
Thème(s) : philosophie, danse,
Mot(s) Important(s) : écriture, échange, représentation, chorégraphie,
Artiste(s) : Mathilde MONNIER (chorégraphe), Jean-Luc NANCY (philosophe), Merce CUNNINGHAM (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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