Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Théâtre de combat
Chapeau : Rodrigo García, auteur et metteur en scène, s'attaque violemment à l'univers de la « télé-réalité » et développe l'idée d'un théâtre de combat.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Apparence :
Rubrique : 16
Rodrigo GARCIA Metteur en scène
Bruno TACKELS rédacteur
Philippe ROUGER traducteur
Texte : À l'intérieur de situations en apparence très ordinaires, d'étranges malformations se développent et enflent jusqu'au monstrueux. C'est que la langue de Rodrigo García n'est prosaïque qu'en apparence. Derrière la prose des échanges usuels, c'est le mythe qui se cache, avec son cortège de cruautés inavouables.
Né en 1964 à Buenos Aires, Rodrigo García vit depuis 1986 à Madrid où il a créé la compagnie La Carniceria Teatro. Auteur (plusieurs de ses pièces ont été traduites en français et publiées aux Solitaires Intempestifs), scénographe et metteur en scène, Rodrigo García a présenté à Barcelone, cet automne, ses trois derniers spectacles, dont After Sun, qui sera présenté à Toulouse lors des Rencontres Franco-Espagnoles et cet été au festival d'Avignon (cf. Mouvement n°15). Mais son troisième opus,
A veces me siento tan cansado que hago estas cosas, ne devrait pas voyager. Trop radical ? Nous avons choisi de nous entretenir avec Rodrigo García sur ce que lui-même qualifie de « théâtre de combat ».
Votre dernière pièce, A veces me siento tan cansado que hago estas cosas, a été créée l'année dernière au Festival de Sitges. Même si cette année plusieurs théâtres en France accueillent votre travail avec bienveillance, on n'y verra malheureusement pas ce dernier opus, tant il est supposé « explosif ». Il est vrai que cette pièce part dans un registre très différent des précédentes. Le texte y a un statut tout autre, presque minoritaire. On est dans un univers extrêmement violent, un monde composé exclusivement d'hommes, un monde quasi homo-érotique.
Rodrigo García : De façon très intuitive, j'avais envie de faire une œuvre très masculine, même si les hommes qui la peuplent sont sans cesse en train de jouer à la femme. Il y a un moment de l'art où le simple regard hétérosexuel m'ennuie, et ne me semble pas à la hauteur de ce qu'il faut dire – de la même façon que le regard strictement homosexuel ne m'intéresse pas non plus. On assiste donc à la naissance d'un monde bizarrement androgyne où tout peut être tout, et où personne ne sait vraiment quel rôle il est en train de jouer. Quand on voit les hommes que je mets en scène sur le plateau, il n'est pas possible de les identifier comme homosexuels, hétérosexuels, pédophiles ou zoophiles. J'aime bien remettre en cause les standards par lesquels la société nous marque et nous modélise.
Ce trouble est vraiment à l'œuvre dans le spectacle. Il y a une telle évidence à voir des choses se faire qui ne se font décidément pas, qu'on ne sait finalement plus du tout quoi en penser.
Rodrigo García : Mon travail est toujours à vif, un appel qui ne laisse pas indemne. Toutes les pièces que nous proposons demandent quelque chose au spectateur – avec des niveaux d'exigence différents. Dans tous les spectacles, le spectateur est plus ou moins invité à compléter ce qui lui est présenté, mais à chaque fois des pistes lui sont proposées. Dans After Sun, il y a des propositions assez claires, qu'on peut accepter ou refuser – même si elles ne sont pas clairement énoncées. En revanche, dans A veces me siento tan cansado que hago estas cosas, il n'y a pratiquement plus aucune piste. Ou alors elles sont tellement évidentes, tellement proches de notre réalité quotidienne, que les gens ne les reconnaissent pas, ou n'osent pas s'y retrouver. Dans les travaux précédents, le public pouvait jouer à se sentir intelligent et partager certains clins d'œil, alors que dans cette dernière pièce, ce qui est en scène c'est la violence pure et la stupidité – la lecture en est donc beaucoup plus difficile.
Chaque nouvelle création naît de ce qui ne m'a pas plu dans la dernière, de ses carences et ses défauts. Il y a une chose que je n'avais jamais osé aborder, c'est le rapport direct avec le public, pris à parti dans l'espace de jeu. Mon dernier travail est une sorte de réponse à After Sun, pièce très propre, structurée, extrêmement claire. D'une façon générale, j'avais très envie de travailler sur le chaos, mais de façon plus spécifique, je me suis posé la question de la barrière qui sépare le public de la scène. Qu'est-ce qui se passe quand on casse cette barrière ? Ce thème était juste posé dans After Sun, quand l'acteur dit au public : « Qui parmi vous veut venir sur scène pour se déshabiller avec moi, et refaire la théorie de la pensée ? » D'anecdotique, cette relation forte avec le public est devenue centrale dans ma dernière pièce.
Une réflexion très approfondie se dégage pourtant de cette mise en scène du chaos. A veces me siento tan cansado que hago estas cosas, consacré à la télévision, est entièrement fondé sur une logique de destruction guerrière.
Rodrigo García : Il y a une logique belliqueuse dans mon travail, qui est très clairement parti en guerre contre les mass media. Le concept qui structure le spectacle est la question des médias, et en particulier celle de la télévision. Je voulais parler de ce qui se passe aujourd'hui, de cette télé-poubelle qui me dégoûte et me fait sortir de mes gonds. Et pour en parler, il fallait que je trouve un langage très fort, avec des mots qui soient à la hauteur de mon dégoût. Pour parler de cette chose que je déteste, il fallait que je trouve un langage et une forme également détestables, pour être à la hauteur de ma détestation. Comment parler de ce non-sens télévisuel sans s'engager pleinement dans l'absence de sens ? Cette folie représentée est la seule façon d'être à la hauteur de ce qui est dénoncé.
Elle va même se loger en des endroits-limites. La présence d'un enfant, témoin de cet univers totalement explosé, dit bien qu'on se trouve précisément sur une limite. Et on voit bien comment une telle proposition artistique peut être contestée par la morale des tenants de cette télé-poubelle, qui oppose, sans le savoir, une réponse morale à sa propre immoralité.
Rodrigo García : Absolument. L'enfant qui travaille avec nous est entièrement partie prenante du projet. Nous avons développé avec lui une parole réelle, qui questionne la réalité. Il comprend parfaitement la réalité que nous questionnons. Il ne s'agit pas de faire un art qui montre la réalité de façon plate, il s'agit de questionner notre réalité. Quand Kubrick fait les Sentiers de la gloire, il met en cause la guerre, quand il fait Orange mécanique, il met en cause la violence, quand il fait Lolita, il parle de pédophilie pour la mettre en cause, mais il parle de la réalité, sans détour. Il est essentiel que les artistes aient la liberté de parler du monde qui nous entoure, dans ce qu'il a de violent et d'insupportable. Le réalisateur David Cronenberg dit que les films les plus pessimistes sont en fait les plus optimistes, parce qu'ils mettent en scène la réalité. Sa remarque me fait dire que les films les plus pessimistes sont les films d'Hollywood, où personne ne parle de la réalité. C'est une attitude de démission et de déroute, qui assume tranquillement que les choses aillent tellement mal qu'on n'a plus qu'à parler d'autre chose. Alors que les artistes doivent forcément rester ingénus – et croire qu'on peut vraiment changer les choses.
À un moment du spectacle, tous les acteurs se couchent et leurs corps composent sur le sol une croix gammée. Quel sens donner à un tel signe ?
Rodrigo García : Je voulais parler de ces programmes de « télé-réalité » qui ont eu un retentissement énorme dans toute l'Europe, Gran hermano en Espagne, Loft Story en France. Ces jeux qui consistent à enfermer des gens dans une maison pour les épier avec des caméras reprennent des processus déjà expérimentés par les nazis. Dans l'Œuf du serpent, un film de Bergman que j'aime beaucoup, on voit des nazis qui enferment des juifs dans une maison, ils conditionnent leur espace vital et filment leurs façon de réagir à ces conditions. Les producteurs de ce type d'émissions en Espagne ont l'insolence d'affirmer qu'il s'agit d'expérimentations sociologiques. Je réponds directement à leur insolence en disant : cette expérimentation est un acte nazi. Je n'hésite pas à les affronter de façon directe, sans détour et sans métaphore. Là, le théâtre peut devenir vraiment théâtre de combat.
Propos recueillis par Bruno Tackels. Traduction simultanée de Philippe Rouger
L'espoir a des limites, comme la patience
L'espoir est délicatement patient, il est
Le frère bien élevé de la passion ; il est stupidement faux,
puisqu'il se ment à lui-même : il voit dans le noir
Quand la passion ne se consume pas, elle se déforme
et prend des allures
D'espoir
Qui vit avec l'espoir vit avec un cancer
Je dois ma vie à la passion et à rien d'autre
Je la lui dois
Je la lui offre
Délicatement
Sereinement
Impertinence, sois ma plus grande vertu.
Rodrigo García, After Sun
Date de publication : 19/02/2003
Inséré le : 19/02/2003 00:00
Thèmes : théâtre,