Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Poète en trois langues
extraits
Chapeau : Le poète et dramaturge Kateb Yacine déroule les histoires entremêlées de sa vie et de celle de l'Algérie, un combat d'une réappropriation de l'identité par la langue.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : analyse (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Apparence :
Rubrique : 21
Kateb YACINE auteur
Texte : Nedjma, roman d'une Algérie orpheline de sa langue"J'ai eu la chance d'être édité quand je n'avais même pas seize ans par un drôle d'éditeur, qui était en fait un imprimeur en faillite. À cette époque j'étais amoureux de Nedjma, je développais un profond chagrin et je buvais beaucoup. Un matin très tôt, j'entre dans un bar, l'Escale, qui ressemblait à un bateau et je commande un blanc sec – c'est l'époque où je découvrais le blanc sec. Entre un bonhomme très corpulent, avec un chapeau, blond, dont j'allais apprendre qu'il était d'origine bretonne. Lui aussi commande un blanc sec. On était tous les deux seuls au comptoir. Il me demande ce que je fais. Je lui dis : je suis étudiant, mais je n'ai pas envie de continuer, je veux écrire. Il me dit qu'il a une imprimerie, qu'il est en faillite et qu'il va partir. Il me demande de lui amener mes poèmes. Je les lui amène et il les publie, en 1 000 exemplaires. Naïvement, je vais dans la plus grande librairie de la ville (Annaba), naturellement tenue par des Européens, des colonialistes, et je leur amène un exemplaire de mon livre. Très fier, je dis à tous mes copains que mon livre y est exposé. Mais il n'y était pas. En fait, ils avaient mis le livre de côté, parce que mon nom n'était pas français. Cela m'a encore rapproché du mouvement national algérien. Par solidarité, les militants algériens contre le colonialisme se sont mobilisés, et mon livre s'est retrouvé partout, chez des commerçants, des coiffeurs, et même des gens qui ne savaient pas lire se sont mis à l'acheter ! À partir de là, j'ai commencé à mélanger l'agitation politique et la littérature. [...] Je sentais qu'il était nécessaire de parler français mieux que les Français, pour les convaincre, justement, que nous n'étions pas français. Il fallait écrire un livre dans une langue telle que les Français soient réellement ébranlés, jusqu'à se dire : « Ça, c'est l'Algérie ! »"
(...)
Le complexe tamazigh"En Algérie, tout le monde devrait se réclamer de tamazigh. Mais beaucoup de gens sont complexés, et comme l'arabisation s'est accompagnée de l'islamisation, ils sont devenus musulmans. À partir de là, ils se sont crus obligés d'être arabes. L'islamisation a entraîné l'arabisation et du même coup le reniement de notre langue, alors que cette langue est encore très vivante. Cela se sentait déjà dans la chanson, on pouvait le percevoir dans les villes, surtout dans la capitale – Alger est à cent kilomètres de la grande Kabylie. Les habitants d'Alger sont essentiellement Kabyles. On oublie d'ailleurs ce que veut dire ce mot : kabyle vient d'un mot arabe qui signifie les tribus. Il désigne les tribus que les Arabes ont trouvées quand ils sont arrivés. Ces tribus-là sont présentes à Alger ; les Algérois sont des Kabyles qui sont descendus de la montagne, et on entend leur langue tous les jours dans la rue. Il me restait donc à retrouver cette langue. Comment pouvais-je retrouver mon histoire à travers cette langue ? C'est l'histoire de mes ancêtres que j'ai essayé de retrouver et de raconter dans Nedjma, à partir d'histoires qu'on m'avait racontées – avant l'indépendance, je n'avais jamais mis les pieds dans ma tribu. Plus tard j'y suis allé [...] le voyage était vraiment fantastique. J'ai rencontré un vieux, qui faisait de l'auto-stop. On s'est arrêté, et au moment où il montait dans la voiture, il était blême et a manqué de s'écrouler. Il nous a expliqué qu'il venait de se faire piquer par un scorpion. Et là j'ai tout découvert en même temps. Par réflexe je lui ai dit : « On va t'emmener à l'hôpital. » Et il m'a répondu, très fier : « Non, j'ai un fils qui m'y emmènera. » N'importe qui ne peut pas s'acquitter de cette tâche. Cette fierté est extraordinaire, inimaginable chez un citadin. [...] Je l'ai entendu parler en tamazigh, et pour le piquer un peu, je lui ai dit : « Comment, vous parlez encore cette langue-là ici ? » Il m'a répondu : « Pour nous il n'y a pas d'honneur plus grand que cette langue. » [...] Je suis revenu avec la conviction qu'il fallait défendre le tamazigh, et surtout l'enseigner, car cette langue est vivante, mais elle est étouffée, opprimée, littéralement persécutée, au point qu'on interdit aux petites filles d'en chanter les chansons. C'est exactement ce qui se passait à l'époque coloniale, où on nous disait : ne parlez pas arabe ni berbère mais français. " (...)
Conversation retranscrite par Bruno Tackels
Inséré le : 26/02/2003 00:00
Thèmes : théâtre,