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L'espace du partage
Rencontre artistique
Sur proposition de Mouvement, Gilles Clément a accepté, en pleine préparation de l'exposition «Jardin Planétaire» à la Villette, de venir assister à une répétition de «La danse du Temps», dans le lieu de travail du Ballet Atlantique. Rencontre entre Régine Chopinot et Gilles Clément.
Régine Chopinot : . . . Éclater de rire, c'est d'emblée une manière de tout faire circuler là où forcément il y a des doutes et des craintes, parce qu'on est sans cesse squizzé par nos propres peurs. Surtout lorsqu'on travaille sur la perte d'équilibre, il y a une prise de risque insensée: la «tombe», la chute, est sans cesse désirée mais sans cesse repoussée. Il y a une attraction vers le sol qui est de l'ordre de l'aspiration et de la résistance: mordre le sol, c'est une émotion, une grande chose à vivre. . . C'est le moyen de s'envoler en l'air, de perdre ses repères très fort, avec toute l'adrénaline qui vient. Alors, le seul antidote à mes peurs et à ma grande attirance de la perte d'équilibre, c'est de beaucoup rire. . .
Gilles Clément : Et le corps physique ? La fatigue, par exemple. . . Est-ce qu'il y a des seuils?
Régine Chopinot : À partir du moment où le désir est là, tu peux tout faire. Le plus compliqué, c'est de garder ce désir au quotidien. C'est un vrai paradoxe, parce que l'usure est sans cesse là. Tout à l'heure, il y a eu ce moment, dans la répétition, où les danseurs portent Sophie Lessard. On a bien vu à quel point il a fallu qu'ils aillent chercher en eux la permission de ne rien chercher, de ne rien attendre pour que la chose arrive. . . On voyait que les prises n'étaient pas bonnes, ils n'étaient pas dans le partage et la relation, ils étaient dans le souci. Je suis allée leur dire de se permettre que rien n'arrive. Et on a vu comment, tout d'un coup, tout existait; chacun trouvait sa place, les mains arrivaient au bon endroit, Sophie était sans cesse posée dans une élasticité relationnée à son propre poids. . . C'était très beau. . .
Mouvement : Vous évoquiez tout à l'heure le danger d'isolement. Pour un artiste, être en partie coupé du monde extérieur, n'est-ce pas en même temps la chance que puisse apparaître cette «beauté» dont vous parlez?
Régine Chopinot : Un artiste, profondément, est poreux. J'ai vraiment besoin de sentir ce qui se passe à côté de moi. Sinon ça peut être très triste de faire son petit machin sans avoir vent de ce qui se passe à côté. J'ai le souci de savoir comment, en face, dans la rue, ils perçoivent ce qu'on fait. C'est pour ça que j'aime bien voyager. Quand on va dans le monde, et que l'on est confronté aux odeurs, à l'urgence, aux intempéries. . ., ça remet les pendules à l'heure. Par rapport au «confort» de l'institution, il faut rester trois fois plus vigilant. Pour vous, jardiniers, c'est sans doute plus facile, parce que l'aléatoire vous remet sans arrêt en question.,n
Gilles Clément : On est sans arrêt déjoué dans nos spéculations, mais le projet demeure. On travaille pour quelque chose qui évolue différemment de ce qu'on avait prévu, mais on a l'habitude de collaborer avec des éléments que l'on ne maîtrisera jamais. . . Nous sommes aussi confrontés à des dangers. L'un d'eux, c'est l'institutionnalisation de notre profession. Par exemple, on nous dit : «vous êtes concepteur». Et alors, sous l'hypothèse qu'on est concepteur, on n'a pas le droit de prendre un sécateur. Ça m'est arrivé pour le parc André Citroën. . . Moi, je suis fondamentalement jardinier. On voudrait bien nous assigner le rôle du concepteur, de l'architecte, nous habiller comme des architectes. C'est extraordinaire, les architectes! Ils sont tous pareils: ils ont des grands manteaux noirs, ils sont tous plus ou moins comme Jean Nouvel! J'ai participé à une conférence à Valence, en Espagne, où il n'y avait que des architectes au premier rang: on aurait dit un vol de corbeaux qui s'était posé. C'était impressionnant.
En tout cas, on ne voit pas un architecte prendre une truelle, par exemple. . . Pourtant, ça leur apprendrait beaucoup de choses. En ce qui me concerne, j'entends continuer à prendre un sécateur ou un râteau pour faire mes jardins ! Si on a des commanditaires et des intermédiaires absurdes avec un discours administratif qui bloque tout, c'est foutu.
Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2000-01-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) : dialogue, décloisonnement, parole, recherche,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Régine CHOPINOT (chorégraphe), Gilles Clément (paysagiste),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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