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Le voyage de Félicia
Chapeau : Les films d'Atom Egoyan informent davantage que bien des théories sur les pouvoirs de l'image dans la constitution d'une identité individuelle aujourd'hui. Le réalisateur canadien s'exprime sur les enjeux de son dernier film «Le Voyage de Felicia».
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : entretien (Mots-clés : )
Genre Ressource : entretien
Apparence :
Rubrique : 7
Atom EGOYAN cinéaste
Hugues Ghenassia rédacteur
Texte : Mouvement : Une image du film est frappante, celle de la petite voiture de Hilditch roulant devant une centrale nucléaire. Les individus semblent minuscules dans ce paysage industriel. Votre film est-il aussi une mise en relation de l'époque et de l'individu?
Atom Egoyan : Quand on raconte une histoire, il s'agit de mettre en place un contexte, et au cinéma, d'après moi, ce contexte passe par la structure et la composition de l'image. Si vous aviez été sur place, vous auriez vu passer cette petite voiture, mais elle n'aurait rien évoqué de particulier. Filmée de très loin au contraire, elle devient effrayante parce qu'elle va dans le sens du drame.
Il s'agit encore une fois du problème de la représentation et de la communication d'une histoire. Lorsque Hilditch regarde les vidéos qu'il a enregistrées des femmes qu'il avait prises en stop, de qui se souvient-il : d'elles ou de lui-même en train de les regarder? L'image enregistrée permet de restituer l'expérience d'un moment qui a été oublié. Quand le personnage est devant cette représentation, il est amené à déterminer s'il est plongé dans ce moment passé ou s'il le contemple à distance, conscient du contexte présent. C'est une question importante, car s'il repart dans le moment passé, il effectue une sorte de régression en renonçant à son identité d'aujourd'hui pour réendosser celle d'hier. Si au contraire il conserve le point de vue de celui qu'il est aujourd'hui, son oeil est critique. Hilditch est mentalement dérangé, on ne sait jamais s'il fait l'expérience du passé ou s'il agit de façon mécanique, mais Felicia, elle, porte un regard lucide sur son passé, comme on lui a appris à considérer l'histoire de l'Irlande: de manière très directe.
Mouvement : Mais dans les deux cas, on a le sentiment que la mémoire familiale ou même historique est un fardeau. . .
Atom Egoyan : Oui, c'est un fardeau. L'histoire de l'Irlande, telle que la raconte le père, est un indice de son conservatisme, qui le conduit à l'intolérance. Il pense le monde d'aujourd'hui, et le nouveau système de valeurs que celui-ci implique, à travers le prisme des événements de 1916 et il fait porter ce poids à Felicia, au point de la chasser de la ville quand il apprend qu'elle est enceinte.
Le cas de Hilditch est plus complexe. Sa mère ne lui a jamais accordé un regard, aussi se passe-t-il sans cesse ces vidéos dans lesquelles elle le regarde. Bien sûr, elle regarde en même temps des millions de téléspectateurs, mais il réussit à s'y inventer un échange privé. Soudain, elle est là, enfin en face de lui, et il puise dans ce regard l'approbation de chacun de ses actes.
D'après Desmond Morris, l'être humain apprend ce qu'est la conscience par l'échange de regards avec sa mère, dès les premières années de sa vie, alors qu'il ne peut se déplacer et qu'il reste sur le dos, à regarder son visage. Mais dans notre culture, le regard frontal est devenu monnaie courante : il suffit d'allumer la télévision pour y voir des gens nous regarder en face toute la journée.
Je comprends le comportement de Hilditch. En fait, plus mes personnages sont pervers et plus ils me sont sympathiques, parce que leur perversion se rapproche d'une certaine créativité qui me touche, en tant qu'artiste.
Date de publication : 01/01/2000
Mots-clés : image, réalité, Irlande, comportement, mémoire
Inséré le : 27/06/2001 00:00
Thèmes : cinéma,