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Le scénario du corps intouchable
Regard et image
Chapeau : La majorité des films d'Atom Egoyan traitent de la constitution de l'identité de soi par le regard des autres, mais médiatisé par l'image. Ce regard anéantit les liens entre l'oeil et la chair. Lectures de cette nouvelle manière de vivre le tactile et le visuel.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : 7
Atom EGOYAN cinéaste
Jacinto LAGEIRA rédacteur
Texte : Thème récurrent d'Egoyan, la séparation du tactile et du visuel se fait d'après une observation simple: il est plus facile de substituer des images que de substituer des sensations corporelles. Cette constatation s'accompagne de l'apparent paradoxe qui consiste à donner la primauté à la fixation quasi indélébile des images au détriment d'une mémoire de la chair vivante. Assurément, malgré sa très grande capacité à sauvegarder des souvenirs physiques, toujours uniques, le corps est plus oublieux de l'expérience d'un autre corps que de sa vision. Vidéos domestiques et photographies prennent ainsi le pas sur la réalité vécue, car bien qu'elles en soient issues, elles possèdent sur celle-ci un pouvoir inégalable. Les images semblent fixer une fois pour toutes la réalité et paraissent d'autant plus inaltérables qu'elles peuvent répéter le même. Dans leur identification à la machine, revoir indéfiniment est, pour les personnages d'Egoyan, un élément fondamental, car cette répétition permet de transformer leur vie sans que changent les images. Bien sûr, celles-ci peuvent être effacées («Family Viewing», 1987), truquées («Speaking Parts», 1989), censurées («The Adjuster», 1991), retravaillées («Calendar», 1993), mais ce qu'elles postulent au départ, dans la nature même de leur enregistrement, est ce qu'à propos de la photographie on a dénommé la «thèse d'existence»(2). Du simple point de vue pragmatique, en vertu du statut indiciel de l'image photographique, tout aussi applicable à l'image vidéographique, celui-ci implique que lorsqu'on regarde une photographie, on suppose l'existence effective de l'objet ou de l'être dont on contemple l'image.
Or cette thèse de l'existence prend une tournure tout à fait particulière chez Egoyan, car elle contient une forte valeur émotionnelle ; tout d'abord parce que le rapport au référent de l'image est toujours vécu comme la preuve de l'existence des êtres humains (parfois d'objets, telles les maisons de «The Adjuster»), et qu'ensuite cela entraîne des affects, d'amour et/ ou de haine, liés aux corps de ces êtres. L'existence ou la non-existence matérielle de ce qui est postulé «être là», quelque part dans la réalité, peut modifier totalement le cours de la vie d'un personnage, et donc du récit. Dans les films d'Egoyan, la réception des images par les personnages n'est pas seulement faite sur le mode mémoriel («cela a été»), mais aussi existentiel (et l'on s'éloigne ici du caractère objectif de l'empreinte d'une image), puisque l'image du corps appartient ou pourrait appartenir à la vie de son spectateur; autrement dit, ce dernier partage ou pourrait partager l'expérience de ces corps perçus. Si dans l'oeuvre d'Egoyan, la «thèse d'existence» dépasse la simple trace mécanique parce qu'elle opère dans la logique d'une narration, la preuve qu'elle est censée apporter d'un point de vue pragmatique est néanmoins nécessaire et essentielle car elle indique, d'une part, qu'Egoyan ne fabrique pas, au sens strict, l'image du corps d'une personne, mais que ses films cherchent, tout au contraire, à manifester que l'existence matérielle de ce corps doit être, autant que cela est possible, proche de la réalité, et que, d'autre part, elle est dépendante de ce que l'on pourrait décrire comme la «thèse de la présence». Ce qui trouble, angoisse ou fait vibrer les personnages lorsqu'ils postulent l'existence de telle personne aimée ou détestée à travers son image, est sa possible présence corporelle, donc le contact si attendu, quels que soient les mobiles de l'attente.
Date de publication : 01/01/2000
Mots-clés : identité, vision, corps, vie, vidéo
Inséré le : 02/07/2001 00:00
Thèmes : cinéma,