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L'après-spectacle
Le Dernier spectacle
Où commence et où finit la «danse»? Si «Le Dernier Spectacle» du «chorégraphe» Jérôme Bel déjoue les canons dominants du spectacle vivant, c'est, entre autres, parce que son projet n'est plus le lieu d'une utopie mais d'une désublimation.
Mais où commence la convenance? Ce qui convient n'est-il pas toujours dépendant d'un contexte et d'un moment précis? N'est-ce pas toujours l'effet d'une jurisprudence culturelle, tacite ou non, qui autorise une marge de manoeuvre dont l'amplitude varie chaque fois? Et qu'implique à cet égard le fait que, venus assister à un spectacle de danse (qui s'annonce, il est vrai, comme étant «Le dernier. . . »), non seulement nous ne voyions rien qui ressemble à ce que nous avons appris à identifier comme relevant de la «danse», justement, fut-elle «contemporaine», mais qu'il nous faille de plus endurer l'affront d'une manipulation dont nous serions la dupe désignée? N'y a-t-il pas là quelque chose comme un scandale inadmissible? Peut-être. . .
Mais si c'étaient plutôt nos questions qui ne convenaient pas? En ce cas que se passe-t-il si, dans une perspective plus accueillante, nous tenons d'abord le pari de faire crédit à l'oeuvre, au lieu de la soupçonner? Et comment sortir de l'apparente aporie à laquelle il semble que nous soyons parvenus?
« ...or not to be »
Serait-ce alors à un équivalent du célèbre «paradoxe du comédien» cher à Diderot que nous serions ici plus traditionnellement confrontés, c'est-à-dire au jeu des «rôles»?
Dans un texte qu'il consacre à la danse, Alain Badiou repère une distinction nette, une ligne de partage entre «corps de théâtre» et «corps dansant». L'acteur, le comédien, se trouve, selon lui, «toujours pris dans une imitation, il est saisi par le rôle», alors que le danseur, «nul rôle ne l'enrôle, il est emblême du pur surgissement». Or si la plupart des personnages, au théâtre, ont un nom (ou à tout le moins un prénom), inversement tout nom n'est pas nécessairement celui d'un personnage. Ainsi les noms propres du «Dernier spectacle» n'assument, comme on l'a vu, ni la consistance, ni l'épaisseur psychologique qui caractérisent en propre cette figure-clé de la tradition théâtrale. Il ne dictent ni ne règlent aucun « jeu » autre que celui, vide, du nom lui-même, en tant que puissance d'évocation. A cet égard, à la fois paradoxale et emblématique est la séquence qui voit venir à nous un homme (Antonio Carallo), revêtu d'un assez ridicule pourpoint de velours noir (avec justaucorps, fraise, collants opaques et dague afférents), avant de déclarer, en version originale, et avec l'accent italien, s'il vous plaît: «I am Hamlet».
Rien moins qu'Hamlet ! Le «personnage des personnages» si l'on en croit Borges. Ou encore cette «puissance d'être ou de ne pas être», comme nous dit Jacques Rancière, qui ajoute: «le doute ou le rêve qu'il incarne, c'est la puissance du latent, qui ramène tout personnage au rang de comparses ou de figures de tapisserie (. . . )». Tiens? Un Hamlet en tout cas ici parfaitement «théâtral», jusqu'à la caricature de ses oripeaux, tout droit sortis d'un «Vestiaire du comédien» pour production de l'ORTF.
Un Hamlet qui, après s'être courtoisement présenté, interprète dûment la tirade la plus célèbre, sans doute, de l'histoire du théâtre: «To be. . .».
Mais hélas! Après avoir levé la dague au-dessus de lui, incompréhensiblement, il quitte la scène, le plus paisiblement du monde. Ce n'est qu'une fois en coulisses, ayant tracé sa propre disparition, qu'il nous gratifiera hors champ de la partie manquante.
Inutile de poursuivre davantage: on voit assez que ce qui intéresse ici Bel, c'est évidemment moins le personnage de théâtre (et l'éventuel vertige de l'être-dans-le-langage qu'il cristallise quelquefois), plutôt que la scène en tant que lieu de conventions historiques en régime de représentation. Moyennant une littéralisation du dire, assortie d'un indéniable supplément d'humour, il s'agit pour lui de tenir ici à distance l'objet qu'il s'est choisi (in memoriam Bertold Brecht) afin d'en manifester les conditions d'émergence. Ce qui nous est ainsi rappelé, c'est que la scène aussi est un cadre, et que les effets qu'elle ne cesse de produire sont inéluctablement des effets de cadrage (et parfois de dé-cadrage) du sens.
Christophe WAVELET,
Publié le 2000-01-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : danse, théâtre,
Mot(s) Important(s) : spectacle vivant, identité, langage, ironie,
Artiste(s) : Christophe WAVELET (rédacteur), Jérôme BEL (metteur en scène), Pina BAUSCH (danseur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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