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Par où la danse ?

Chapeau : Le soleil cunninghamien s'obstine à briller sur Créteil, quand le gris se répand sur les Presqu'îles de danse. La question n'étant pas : danse ou non danse. Mais, par où la danse ?

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Merce CUNNINGHAM chorégraphe
Gérard MAYEN rédacteur

Texte : Insupportable Merce Cunningham.
On aimerait tant pouvoir, un jour, régler à travers lui son compte au phénomène de classicisation de la danse contemporaine. On aimerait tant outrager le pesant décorum d'hommage permanent qui entoure, particulièrement en France, le moindre déplacement du vénérable octogénaire. On aimerait tant problématiser le statut des danseurs de sa compagnie, à la longue réduit à celui d'instrument d'une écriture, par effet dérivé de la désaffectivation absolue - et par ailleurs géniale - du mouvement dansé. On aimerait tant questionner, à cet endroit, l'impact possible de l'usage des logiciels de composition chorégraphique assistée par ordinateur.
Et alors pouvoir conclure que les avant-gardes furent. Pour se rassurer d'un : bonjour jeunesse !
Sauf. Sauf que la semaine dernière à Paris, c'est à nouveau cet octogénaire qui a répandu le souffle malicieux d'un art vivificateur quand le paysage de la scène chorégraphique semblait ailleurs si morne. On en oublia même de persifler sur l'incongruité paresseuse que paraissait être, au premier coup d'œil, l'inscription conjointe de cet innovateur du milieu du siècle passé, invité de la Biennale de danse du Val-de-Marne, au programme du festival Exit, qui entend exciter le top du top de l'actualité des esthétiques néo-technologiques.
Sur un fond rouge proche de l'écarlate, la gigantesque toile de fond de scène qui soutient Loose Time, rappelle justement les dessins en grillage de fil de fer, par lesquels souvent sont visualisées les formes humaines produites par les ordinateurs. C'est notamment le cas du logiciel Lifeforms qu'utilise Merce Cunningham. Mais alors que ce graphisme renvoie habituellement à un aspect presque caricatural d'un monde cloné de science-fiction, il porte ici la trace grasse, hésitante, baveuse, de la mine de crayon maniée par main d'homme. Et plutôt qu'une sage icône, apparaît le déroulé en deux dimensions d'une surface accidentée et crevassée.
Dès lors, Loose time, par délice du temps perdu, relèverait-il d'un rapport décomplexé, barré ailleurs, entre les trois dimensions réelles du corps dansant sur le plan de scène, et les projections mentales dans de virtuels 3 D ? Au demeurant, et soit dit en passant, les esclaves de l'utilisation de l'informatique de masse au quotidien n'ont guère l'occasion de se représenter ces fameux univers virtuels autrement qu'en plate réduction dans les deux dimensions banales des images, fussent-elles de synthèse... Bref, dans ce contexte, les scintillants justaucorps anthracite des quinze interprètes de Loose Time ont le futurisme guilleret.
La chorégraphie ? Cunninghamienne. Arrachement véloce des justes pesanteurs composées. Disparitions étincelantes d'agrégats savants, soudain dissous dans la constellation des combinaisons. Pépites élancées. Tourbillons sur un foisonnement de trajectoires fléchées, battues, incises. Croisements de vagues, à la face, en latéral, en diagonale, dans un embrasement de faux unissons en scène, de vrais étourdissements en tête. Ecriture absolue, de la trame régulièrement tissée des corps lancés, jusqu'à l'affolement du reflet scintillant de pas froissés, jetés, dé-passés. Brusques décrochés. Dérèglement, toujours des stabilités. Saccades dé-coordonnées. Gestes animaliers, fugitifs, insolites. Et solos flamboyés, emportés, par-delà toute dramatisation (Holley Farmer).
Jeunesse. Liberté. Existe-t-il un endroit où oser ces mots en dépit des lieux communs, des ricanements, du galvaudage ? Alors devant Loose time, dans l'ivresse réglée d'une danse qui ne réside ailleurs que dans son absolue écriture. Qui renonce à montrer. Qui est.


Pendant ce temps, les Presqu'îles de danse permettaient de retrouver une série de chorégraphes confirmés de la scène hexagonale, de ceux qui cultivent une danse d'avant la vague des conceptuels et de la non-danse. Daniel Dobbels, Hervé Diasnas, Santiago Sempere, campent hors mode, que cela soit choisi (le plus souvent) ou pas, dans des écritures solidement affirmées.
Franchement daté, Hervé Diasnas convoque un rapport de la proximité artisanale, anté-technologique, avec les spectateurs. Pourquoi pas ? Dans Le tabloïd des anges - ce titre, tout de même... les anges, tout ça...- cela passe avant tout par le découpage des gradins en dix petits chariots à roulettes, de sorte que l'espace scène-salle est constamment remis en jeu et modifié.
Au début, dos tourné aux deux autres, le spectateur est ainsi soumis à la salutaire anxiété de ne voir que l'un des trois événements chorégraphiques qui sont en train de se dérouler simultanément. Par exemple une série de solos masculins frôlant les spectateurs avec une très belle qualité de farouche vigueur virile barrée dans une libre sérénité. Tout à la fin, quand les gradins se retrouvent en arène, une vaste aire est libérée pour une grande ronde de combinaisons flottantes et brouillées, qui pourrait être assez magique, au-delà du désuet, si elle était travaillée et habitée.
Car entre les deux, tout se ramène à une compilation d'essais formels, de danses jouées, tandis que les chariots sont pesamment, ostensiblement déplacés. Hervé Diasnas ignore que la crise actuelle du regard relève d'une vertigineuse combinatoire de la perception, bouleversée par la globalisation multi-médiatique. Montrer de la danse à voir, et se contenter de positionner les spectateurs selon des angles différents, ce n'est pas, en 2003 contrairement à 1973, libérer ces derniers, mais les manipuler un peu plus. Au point d'inspirer l'ennui (et non, du reste dans son cas, le moindre soupçon de malignité).
Dans Soledades, Santiago Sempere approfondit son travail de mandala dansé. Très concrètement, les lumières dessinent au sol des espaces géométriques, tels des tapis sur lesquels resteront circonscrites les évolutions des interprètes. Cela suggère des volumes parallélépipédiques, dont la rigidité pourtant immatérielle contredirait la mouvante kinésphère, palpable quoiqu'invisible, des corps dansants. Ce principe est fécond.
Mais, Soledades, est travaillé par une contradiction qui, elle, n'est pas féconde. Comme son titre le suggère, cette pièce traite de la solitude. Des solitudes des quatre danseurs présents. Mais comme le principe du mandala, décrit ci-dessus, circonscrit déjà des aires pour des solos, le thème de la pièce et son dispositif rentrent dans une logique de surlignage l'un l'autre. D'emblée s'instaure une lourde évidence visuelle, qui épuise la part de tourment, d'inquiétude, de mystère, toutes choses qu'il n'y a pas à voir, mais à approcher, à penser, à éprouver, dans la solitude.
L'expressionnisme cher à Santiago Sempere ne fait qu'exacerber cette faiblesse, et on se retrouve dans une danse jouée - d'ailleurs pas très bien - en dehors d'elle-même, jusqu'à l'affligeant rajout d'un cinquième solo unificateur symboliste. Danse qui montre, au lieu d'être. Si on écrivait ici un reportage, il serait néanmoins conforme à la vérité de relever que le public a largement adhéré à cette pièce, sans doute sensible à sa sincérité singulière, que souligne heureusement un pari sur l'allongement du temps, et moins heureusement une bande son attendue en cette matière (chants sacrés, etc.).
Quant à Daniel Dobbels, voici longtemps qu'il est hors temps, et frôle une nuance d'éternité de l'instant, qui pourrait être l'une des vérités de la danse - lesquelles sont heureusement fort diverses. D'un jour à l'autre (trois volets, quatre danseuses-vestales, un danseur) indique ce passage sans véritable fin. Une vénération de l'espace évidée émane d'une gestuelle en creux, arrêtée en suspensions pour prêter dessins aux insaisissables états du souffle enfui, du vertige muet, du surplomb de soi. Danse d'une énergie condensée au bord du renversement, et de l'événement absolu du moindre geste, et du temps évaporé.
Il faudrait être de marbre pour ne pas rentrer soi-même peu à peu en lévitation, pour finalement redescendre, vaincu par tant d'alanguissement. Bizarrement et redoutablement, un piège se retourne sur ce magnifique travail, venant à faire spectacle de son obstination trop appuyée à ne point cultiver le spectacle.
Au fait, à y être : tout danseur devrait avoir vu le film Japon, actuellement sur les écrans, et qui fut ces soirs-là si utile pour dissiper le pesant bourdon chorégraphique. Corps incroyables, immensité des gestes de rien, espaces géants de l'intime enfantement au monde, marche obstinée d'une modestie étincelante. Autant d'appel que Mulholland Drive, quoiqu'à son exact opposé esthétique.


Loose time, création 2002 de Merce Cunningham, était programmé en première en France pour les programmes d'ouverture de la Biennale du Val-de-Marne, du 26 février au 2 mars à la Maison des Arts de Créteil. Cette manifestation se poursuit jusqu'au 3 avril (01 46 86 70 70).

D'un jour à l'autre (Daniel Dobbels), Soledades (Santiago Sempere) et Le tabloïd des anges (Hervé Diasnas) étaient programmées dans le cadre des Presqu'îles de danse, les 26 et 27 février, au Théâtre de la Cité internationale.


Date de publication : 06/03/2003


Inséré le : 05/03/2003 00:00
Thèmes : danse,