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Discours de la non-méthode


Le monde théâtral de Pasolini



Le metteur en scène italien Luca Ronconi a mis en scène «Pylade», «Calderon», «Affabulazione». Il revient sur son approche du théâtre de Pasolini, mais aussi sur la pédagogie empirique qui est la sienne.


Mouvement : Dans le «Manifeste pour un nouveau théâtre», Pasolini expose une conception radicale et une méthode très précise de mise en scène, qui aboutit finalement à l'absence presque totale d'action scénique. Dans plusieurs de ses écrits, il a des mots très sévères sur le monde théâtral, qu'il qualifie de bourgeois. Comment abordez-vous ses pièces?
J'aime beaucoup le théâtre de Pasolini, que j'ai d'ailleurs monté à plusieurs reprises. Je le trouve en fait beaucoup plus riche que son «Manifeste». Ce texte marque surtout un refus des pratiques culturelles d'une époque et d'un certain théâtre qu'il avait mal compris. Il a confondu dans son rejet les gens fréquentant les théâtres, bourgeois qu'il détestait, et les spectacles eux-mêmes. Il rêvait d'un autre public, de masses d'ouvriers, ce qui n'est pas utopique mais tout simplement impossible. D'ailleurs, ses pièces, même «Pylade», restent bourgeoises au fond. Il y a chez lui une contradiction entre sa volonté d'être clair, accessible, et le résultat, ses écrits, qui se révèlent à mon avis meilleurs que le projet.
Dans le «Manifeste», il donne des indications très précises sur le jeu de l'acteur, qui se réduit presque à une diction monocorde. Je me souviens de sa mise en scène d'«Orgie», où il avait appliqué rigoureusement ses théories. Malgré des comédiens remarquables dont Laura Betti, il était arrivé exactement au contraire de ce qu'il visait: le spectacle était mort, incompréhensible, ennuyeux; un mur semblait dressé entre le plateau et la salle.
Je pense que Pasolini n'aimait pas le théâtre et qu'il avait une idée erronée des acteurs. Dans le «Manifeste», il donne l'impression de vouloir supprimer le corps de l'acteur et ramener la voix à une sorte de solfège monotone. Or la parole est intrinsèquement liée au physique, au souffle, à l'émotion de celui qui parle. Elle n'est pas figée dans la pierre mais jaillit soudain, change, évolue. Pour moi, le théâtre de parole doit être extrêmement vivant et non pas didactique et rhétorique. Alors que ses vers possèdent une dynamique interne, Pasolini prive l'acteur de cette énergie, pourtant nécessaire à la compréhension de son écriture.


Mouvement : Vous effectuez généralement un travail préalable approfondi à la table. Quel est le but de cette phase? Travaillez-vous sur le sens, déjà au niveau du vers et de l'action contenue dans le langage?
Luca Ronconi : Je n'étudie pas un texte seulement pour en connaître tous les plis et tous les sens mais aussi pour en saisir les « en-dessous » à travers l'écho que renvoient les différents comédiens. Là encore je recherche la pertinence absolue. J'ai besoin pour cela de connaître le mieux possible les personnes et j'y parviens en observant leurs réactions sur un matériel dramatique. C'est seulement à partir de là que j'arrive à imaginer une mise en scène précise.
D'autre part, l'écriture pasolinienne conserve une part d'inachevé stylistiquement. Elle apparaît plus explicite en français qu'en italien d'ailleurs. La structure des vers garde une marge d'aléatoire. C'est comme si la main qui écrit ne savait pas au début de la phrase ce qu'elle va dire jusqu'à la fin. Il n'y a pas de direction unique. Il faut donc préciser ce provisoire par une lecture très attentive, en se posant continuellement des questions et non en imposant des certitudes.

Yan Ciret, Gwénola DAVID,
Publié le 2000-01-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : Italie, mise en scène, transmission, texte, pédagogie,
Artiste(s) : Luca Ronconi (metteur en scène), Yan Ciret (rédacteur), Gwénola DAVID (rédacteur), Pier Paolo PASOLINI (poète),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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