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La lucidité en héritage
Pasolini pour complice
Laura Betti raconte ici sa rencontre avec Pasolini en 1959, évoque les rapports du poète avec le théâtre, l'énergie fulgurante qui traverse son oeuvre et la vitalité qu'il lui a laissée en héritage.
Mouvement : Dans un très beau texte sur votre rencontre avec Pasolini, vous décrivez un homme sentant le pain et la primevère arrivant chez vous. Qu'est-ce qui vous a décidé à «prendre ce pain, de le couper en deux et d'y fourrer de grands rires, puissants, superbes, de bons rires»?
Laura Betti : Quand je suis arrivée à Rome en 1959 pour chanter, j'ai cherché des textes, ce qui a immédiatement intrigué les écrivains. J'ai donc commencé à fréquenter le milieu des intellectuels. Un soir, Aberto Moravia a amené Pier Paolo chez moi. J'habitais à l'époque une toute petite chambre. Il m'a tout de suite intéressée: il restait là, dans un coin, à me regarder derrière ses lunettes noires. Pour notre premier contact, je l'ai énervé au possible. Je me suis plantée devant lui, je lui ai enlevé ses lunettes et, avec une voix très Marlène Dietrich, je lui ai demandé: «Alors, qu'est-ce que vous avez? Vous avez peur de moi?». Il s'est produit ce qu'on pourrait appeler un coup de foudre. L'écrivain Elsa Morante disait d'ailleurs que notre relation frôlait l'indécence parce que nous nous aimions énormément et peu nous importait le reste, basta. Nous, nous ne savions pas que notre lien était si fort. Mais je crois qu'il s'agissait bien d'amour, car, sinon, nous n'aurions pas eu la base pour construire un rapport aussi profond et durable. J'ai aussi très vite compris que je devrais mener une double vie: continuer l'existence facile, mes activités plus ou moins mondaines, et soudain disparaître pour rejoindre Pier Paolo et les écrivains.
Peu à peu, nous avons pris des habitudes. Généralement, nous dînions ensemble, puis, «bonsoir», il allait draguer. Nous nous amusions beaucoup à l'intérieur d'une existence qui était la plupart du temps tragique pour Pier Paolo. Mais il ne se rendait pas, il avait besoin de vivre au soleil.
Il adorait rire, parce que cela le libérait, de par sa nature, ce qu'était sa vie, le problème d'une sexualité qu'il ne pouvait pas se permettre. La question du sexe lui était très pesante. Je le vois encore arriver, un soir (un an avant sa mort), content comme tout et me disant «je suis un homme libre, la bête m'a quitté». Il n'avait simplement plus envie, il ne partait plus en chasse. Du coup, j'étais obligée d'organiser tous les jours quelque chose. Les soirées duraient jusqu'à deux heures du matin, parce qu'il adorait discuter, faire savoir, échanger. . .
Mouvement Votre complicité s'est également épanouie dans la vie professionnelle. Vous étiez son actrice «fétiche». Comment se passait le travail avec lui?
Laura Betti : Je ne lui ai jamais demandé de travailler avec lui. J'étais très fière de mon talent de chanteuse: quand je l'ai rencontré, je débarquais à Rome comme une provinciale, l'année suivante, je faisais les gros titres des journaux avec mon récital. C'est toujours lui qui me cherchait. Mais, chaque fois, nous nous bagarrions. Parce que lorsqu'il voulait quelque chose, quel têtu! Pour «Théorème» par exemple, il avait suspendu le film, menaçant de ne pas le faire, car je refusais de jouer Emilia. Qu'avais-je à voir, moi, avec une servante?! Je n'avais rien compris à ce moment. . . C'était la catastrophe, nous ne nous parlions plus. Pier Paolo avait pressenti certaines choses qui m'habitaient. Il savait que je n'aurais pas joué -il détestait que les acteurs jouent. Il avait raison. J'ai une étrange liberté qui ne tient pas à la classe bourgeoise dont je viens. J'ai reçu une «très bonne éducation», très chichi. J'ai tout jeté aux orties. Je me sens profondément liée à la nature, au peuple. Lui, il l'avait deviné. Après un mois de fureur, il m'a expliqué, ce qui, pour lui, signifiait se rendre. Là, j'ai compris. Et c'est vrai que dans «Théorème», je n'ai jamais joué et je n'ai jamais eu de critiques aussi dithyrambiques. C'est finalement le rôle qui m'a le moins coûté: je n'avais qu'à mettre ma perruque, aller sur le plateau et être ce que je suis, au fond, non pas à la surface.
Mouvement Dans son «Manifeste», Pasolini expose sa conception, très radicale, de ce que devrait être le «nouveau théâtr
Gwénola DAVID,
Publié le 2000-01-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : Italie, relation, années 60, années 70, histoire,
Artiste(s) : Laura BETTI (comédien), Gwénola DAVID (rédacteur), Pier Paolo PASOLINI (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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