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La guerre sera plus forte
Strates et sphères
Le chorégraphe est plus que jamais à la recherche d'une chorégraphie théâtrale de l'intervention. Aujourd'hui impuissante ?
Percutantes. Etourdissantes. Insolentes. Les pièces de Christophe Haleb engagent sur le plateau des collections de personnages flottant à la surface du système ; soudain s'emportant dans des attitudes crues, des mouvements entêtants, des interventions corrosives. Implacables, ses pièces-situations dérèglent l'ordre de la marchandise, et organisent le sauvetage de l'humain. Elles font exploser les ressorts de l'intime et du collectif, du désir et de la représentation. Il faut des Haleb pour frapper la scène chorégraphique à coup de réflexion en action, puis la laisser secouée, essorée, excitée. Alors dans les salles rôdent des tensions d'affrontement. Du rire, aussi.
Au stade de ses premières représentations, la nouvelle création de cet artiste demeure loin d'atteindre cet objectif. Jamais – ou trop rarement – la pièce ne s'approche de la contenance et de la résonance unifiantes que recèle son titre : Strates et sphères. La recherche d'un rythme s'y empêtre. Les états y peinent à s'articuler. Les couches déposées en atelier ne parviennent pas à se recouvrir pour se déverser.
Amicalement, on pourrait choisir de passer vite dessus, espérer dans la suite ; d'ici là retenir l'hypothèse des aléas de l'histoire propre d'une création, des difficultés d'un processus, du dérèglement momentané d'un projet. Et tout cela existe. Sauf.
Sauf qu'il n'est peut-être pas anodin que pareil dérèglement se produise au moment où le sentiment du monstrueux et de l'absurde qui taraude l'auteur, prend la dimension d'un conflit imminent possiblement mondial. Les moyens de Christophe Haleb seraient alors dépassés, démantibulés, tout autant qu'il est de ceux, si rares, qui entendent s'y confronter. Une chose est de trousser avec sagacité l'univers symbolique de la marchandise, de la télé-réalité, de la fiction médiatique. Une autre, l'aboutissement de cette logique dans un fracas géopolitique possiblement tragique...
Ici, la guerre sera plus forte.
A la monstruosité réelle, Strates et sphères oppose l'intuition du merveilleux médiéval, et de ses créatures inversées. La pièce s'organise autour d'un très moderne mur à caissons lumineux, porteurs de scintillantes images urbaines. Il sera peu à peu désossé, pan par pan articulés, devenus simples volets, trappes, plans inclinés, banques, ouvrant sur du vide, et du vide, et du vide.
Six interprètes évoluent dans un dérèglement patient, finalement inquiet, maladroit, qui ne traverse pas, ne transmet pas. La présence envoûtante de l'emblématique et magnifique Serge Ricci, ancré et barré tout autant, paraît décalée plutôt que transcendante. Tout un jeu sur des découpes de mousse demeure précautionneux et terne, alors qu'on y pressent l'émergence de figures fantastiques. Le recours à la parole échoue. C'est qu'il cède au précepte contemporain qui interdit toute identification littérale à un discours. Cela au point de rester inaudible, inintelligible, au moment où cette parole tente de faire se heurter les consonances de la langue de bois politico-médiatique.
Il faut dire que souvent la musique de Pushy ! et Eric Sterenfeld domine tout sur son passage. Ce concert live est magnifique. Mais la pièce n'y surnage pas toujours. Christophe Haleb est de ceux, rares, qui surent capter dans le déferlement tumultueux de la techno le souffle irrépressible, extrémiste et enivrant, de son temps. Mais à présent, ne se réveille-t-on pas sur le versant inquiétant de ce son – total et nihiliste – qu'il faut savoir affronter, quand la vague techno s'épuise avec l'espérance millénariste enfuie, l'enthousiasme technologique refermé, l'utopie globalisante militarisée. Paradis (artificiels) dévoilant leur part infernale.
Une gestuelle qui se montre pauvre. Un rapport danse-musique qui se révèle sommaire, sinon conventionnel. Christophe Haleb a du mal à faire sa pièce. Cela quand mondialement, certaines émotions restent pour l'heure muettes, suspendues. Tout est dans tout. Et dangereusement.
Les premières représentations de Strates et sphères ont eu lieu les 4, 5 et 6 mars 2003 à la Maison de la Culture de Bourges.
Gérard MAYEN,
Publié le 2002-03-13
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : guerre, médiéval,
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Christophe HALEB (chorégraphe),
Passage(s) : Théâtre national de Chaillot Paris 75016 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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