Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Délocaliser l'art
Musique contemporaine
Le compositeur Nicolas Frize revient ici sur certaines de ses expériences de délocalisation et de décloisonnement de la musique contemporaine.
Mouvement : Deux moments caractérisent votre travail, celui de l'écriture et celui de sa mise en oeuvre. Pourriez-vous préciser leurs particularités et indiquer la manière dont ils s'articulent?
Nicolas Frize : En ce qui concerne chaque projet, j'essaie de faire les choses de façon dialectique, de pratiquer une étanchéité très grande entre les différents aspects du dispositif.
En premier lieu, je ne commence jamais le travail d'écriture sans savoir où l'oeuvre sera entendue. Je vais donc d'abord identifier et choisir les lieux ; je ne peux écrire une musique en soi, j'ai besoin d'être physiquement dans l'endroit où elle sera jouée, déjà en train de l'entendre. Quand j'ai ancré mes partitions dans l'espace, matériellement, architecturalement, acoustiquement (presque thermiquement), je passe alors à la phase d'écriture, qui elle, est complètement sourde. Je n'écris pas du tout au piano, je reste concentré dans le silence d'une projection exclusivement mentale. Si j'écris au piano, je ne vais écrire que ce que je suis capable de jouer ; par ailleurs, je vais avoir des réflexes pianistiques. De toutes façons, quand on écrit en écoutant ce que l'on écrit, on est soumis à ses états d'âme, à son sentiment, à son plaisir. Sur le papier, on écrit avant tout des choses inouïes, cérébrales et physiques à la fois, à ce moment-là impossibles à jouer, impossibles à entendre. L'interprète devra comprendre que ce qu'on a écrit est injouable et que c'est cela qu'on cherche, jouer l'injouable, à plusieurs niveaux ; je ne parle pas de virtuosité physique, mais musicale : nous ne savons pas avant de l'avoir entendu vers quoi nous tendons. La phase d'écriture est un moment d'enfermement, assez complexe et difficile, douloureux parce qu'il demande un fort niveau de concentration. L'écriture est souveraine, elle ne tient compte de rien, elle est définitive. Plus tard, aux répétitions, je respecterai ce qui est écrit, je ne le changerai pas (même s'il y a problème). Parallèlement, j'écris les textes qui vont servir pour le livret, et me permettre de comprendre comment je vais organiser la structure, les développements. . . Ces textes seront ensuite entièrement détruits, pervertis, réutilisés pour faire des paroles (si la musique est chantée) qui ne veulent rien dire. Je ne souhaite pas apporter de message; la sémantique est dans la musique, pas dans les histoires. Si j'ai des choses à dire, je les dis à côté, il y a des programmes ou des articles pour cela!
En second lieu, je prévois, dans l'écriture même, que celle-ci n'est pas terminée. J'aime beaucoup l'idée de travailler le présent, le vivant. La plupart des moments sont fixés, des passages où le style, la forme sont définitifs et précis, et je demande aux interprètes ou au chef d'aller au bout de la justesse du timbre, du tempo, de la nuance. Il y a d'autres moments, par ailleurs, aménagés pour me permettre de continuer, pendant la représentation, d'écrire, de déterminer des durées, de travailler des intervalles, mettant en péril la régularité de l'interprétation. J'introduis, ainsi, des tensions perceptibles. Le public entend bien que ce qui se déroule ne s'est jamais déroulé (en amont lors de répétitions) puisque je suis en train de le faire. Ainsi, à la fin de la première phase d'écriture, j'ai fait, contrairement à d'autres compositeurs, la moitié de mon travail. J'aime dire que la musique n'existe pas parce qu'elle est écrite, mais parce qu'elle est entendue. Mon travail consiste donc non seulement à l'écrire mais à la faire entendre. Cela consiste à choisir qui la fait entendre (puisque ce n'est pas moi qui la joue), qui va venir l'écouter (et pourquoi?), comment son écriture est capable de se poursuivre.
J'ajouterai sur un autre versant : le projet artistique est d'écrire l'oeuvre; le projet politique est de la faire entendre.
Mouvement : Pourriez-vous indiquer ce qui motive vos choix quant aux matériaux sonores, très hétérogènes, que vous utilisez?
Nicolas Frize : J'ai été très admiratif de la démarche de Pierre Schaeffer, qui est une démarche expérimentale, de chercheur.
Jean-Marc LACHAUD,
Publié le 2000-04-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : musique,
Mot(s) Important(s) : Cuba, décloisonnement, inachèvement, son, concret,
Artiste(s) : Jean-Marc LACHAUD (rédacteur), Nicolas Frize (compositeur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :