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«Nous esquissons un en-commun possible»


Travail chorégraphique



Entretien avec Emmanuelle Huynh, réalisé à Montpellier par Gérard Mayen le 9 juillet 2001, au terme du cycle de trois pièces consacré à son travail chorégraphique.


Gérard Mayen : L'enchaînement de trois de vos pièces à Montpellier Danse («Tout contre», «Distribution en cours», et «BORD deux») permet d'y repérer des constantes. Par exemple, pour ce qui est des deux premières qui se donnaient dans une salle conventionnelle, le fait que celle-ci soit complètement remaniée. N'est-ce pas beaucoup d'effet sur la marge, pour une situation qui demeure celle, au bout du compte, d'un spectacle traditionnel?
Emmanuelle Huynh : Ça ne me paraît pas du tout une chose rapportée. Pour moi créer une pièce, c'est, presque à égalité, créer tout d'abord un espace. J'ai commencé à penser comme ça chorégraphiquement, dès «Mua». En ce qui concerne «Distribution en cours», je l'ai d'emblée pensé en panoramique, avec un déploiement de gauche à droite, qui se rapproche de l'écriture occidentale. Avec les spectateurs à proximité, cela fait que dans les perceptions aux extrémités, il manque toujours quelque chose. J'avais un vrai désir qu'il manque toujours quelque chose à la vision du spectateur.
A part quoi, oui, le rapport est celui, tout à fait classique, de frontalité. Mais je voulais que pour tout spectateur, les danseurs soient à un moment très près, et à un autre très loin. Une chose apparaît à un moment à un endroit dans l'espace, puis une autre à un autre moment en un autre point de l'espace. De même, la pièce est ainsi vue parfois de face, et d'autres fois de profil.


Gérard Mayen : Dans vos trois pièces, les interprètes semblent se consacrer assez tranquillement, en tout cas méthodiquement, à ce qu'il conviendrait d'appeler un travail, de confrontation à la matière, inerte, ou celle de leur partenaire.
Emmanuelle Huynh : J'acquiesce. La notion de tâche, de «task», que nous ont donnée les post-modernes américains, est quelque chose que j'ai traversé moi-même dans mon travail avec le quatuor Knust, autour de Steve Paxton et d'Yvone Rainer. J'essaie qu'il ne se passe que ce qui se passe. Je n'ai absolument pas envie de voir quelque chose s'amplifier, dans l'expression du visage ou dans le mouvement, sans qu'il y ait une raison. Tout le travail de sensations (yoga postural, méthodes Feldenkraïs, Alexander, etc), fait qu'on est déjà très en prise avec un certain nombre d'événements. S'appuyer à une table, la pousser, la tirer, je trouve que c'est déjà un grand événement. Des mouvements fondamentaux et simples, exécutés comme des tâches qu'ils sont -le renversement de la gravité, toucher la peau de l'autre- sont des maxi événements, à protéger de tout parasite.
Dans «Distribution en cours», le démontage de l'objet en est une sorte de métaphore: c'est l'enlèvement de couches, de strates, et l'enlèvement de certaines attitudes chorégraphiques, qui demandent qu'on envahisse l'espace vacant avec exacerbation, qu'on se dépense énergétiquement . . . on se demande vraiment pourquoi! Est-ce que la bombe viendrait d'atterrir?
Dans «Distribution en cours», il y des sous-couches, il y a une idée de proto-danse, de danse d'avant l'histoire de la danse; quelque chose qui a à voir avec l'enfance.


Gérard Mayen : L'exhumation, la fouille, la recherche de fondation, se ressentent aussi dans toutes vos pièces. . .
Emmanuelle Huynh : Je le découvre quasiment, grâce au collage des trois pièces produit par le Festival Montpellier Danse. Il demeure l'intention de «Mua», ma première pièce, un solo : l'attention portée à ce qu'il y a avant l'événement. «Tout contre», c'est avant de se jeter l'un sur l'autre pour faire un vrai duo de danse. «Distribution en cours» ré-agence des objets, et des parcours de danseurs, en laissant tomber beaucoup d'habitudes. Il s'agit bien de voir les traces de ce qui a produit ce que nous sommes aujourd'hui. «BORD Deux» produit des enfouissements, des exhumations, comme un espace nécessaire à la relation entre texte et corps, qui est un rapport qu'habituellement je déteste quand je le vois sur scène.


Gérard Mayen : Cette recherche serait-elle tout particulièrement la recherche de ce qui constitue le groupe, ce qui l'agrège, puis lui permet de durer?
Emmanuelle Huynh : Sans doute.

Gérard MAYEN,
Publié le 2001-07-00

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : espace, relation, corps,
Artiste(s) : Emmanuelle HUYNH (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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