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Champ magnétique
Expression théâtrale
Dans cet entretien le metteur en scène polonais Krystian Lupa explique en quoi le théâtre peut se créer «comme un champ magnétique» où «l'homme est simultanément source, matière et médium de l'expression».
Mouvement : Comment l'oeuvre théâtrale finit-elle par exister en elle-même, indépendamment de l'oeuvre littéraire?
Krystian Lupa : Il est essentiel pour moi que la version scénique devienne une oeuvre en tant que telle, c'est-à-dire une oeuvre faisant sens en soi, indépendamment du texte littéraire. Il ne s'agit pas de «transposer» littéralement mais d'atteindre, par le langage théâtral, des zones où la narration littéraire n'est pas parvenue. Je ne fais jamais d'adaptation sur papier. Pour commencer, j'isole les motifs récurrents dans le roman, qui vont constituer la base du travail et le squelette de la pièce. Puis nous étudions ces scènes avec les acteurs. J'écoute où cela me mène. Je demande aux comédiens ce dont ils ont besoin pour leur rôle. Cette phase vise à déclencher un «process» pour que, peu à peu, le champ d'investigation dans l'oeuvre s'élargisse. Je ne sais alors pas encore comment s'agenceront les fragments, la structure scénique se met en place progressivement. Très souvent, la dernière étape consiste à déplacer les motifs qui ont servi de socle à l'échafaudage. Ce fut le cas pour «Les Somnambules» où le résultat s'est avéré complètement différent de mon idée initiale : les quatre motifs présents dans l'oeuvre vivent de façon autonome, ce qui écarte le problème de la chronologie de l'action et permet une construction qui fonctionne par associations.
Mouvement : Dans «Les Frères Karamazov», on retrouve certes la trame du récit, mais on a surtout la sensation de percevoir l'essence même des personnages. . .
Krystian Lupa : Ce spectacle s'inscrit dans une histoire particulière: je l'ai remonté, exactement avec les mêmes acteurs, dix après sa création. Nous l'avons vécu comme une expérience psychique, à savoir ressusciter des personnages qui sommeillaient en chacun de nous, qui avaient continué d'évoluer, enfouis dans nos mémoires. Pour cette reprise, nous n'avions envisagé, a priori, aucun changement. Nous voulions voir ce que ces personnages réveillaient en nous, comment nous allions les ressentir au fur et à mesure des répétitions. Le côté rituel de la constellation des «Frères Karamazov», marquée par la malédiction, nous a alors frappé. Ce motif m'apparaît très actuel aujourd'hui que la famille connaît une véritable décomposition et que se multiplient des faits extrêmes qui ne répondent pas à des critères rationnels mais suivent une logique rituelle. Dostoïevski a touché au mystère des liens familiaux en visionnaire.
Mouvement : Dans ce spectacle, les comédiens jouent sur l'intériorité des personnages et réussissent à maintenir une tension paroxysmique, une justesse dans le jeu, sans jamais basculer dans l'excès. Quels processus de travail développez-vous avec eux pour parvenir à un équilibre si ténu?
Krystian Lupa : Je travaille à partir du monologue intérieur. Chaque acteur écrit comment son personnage le touche, quelles associations lui viennent à l'esprit, comment le monologue intérieur le pénètre. . . Il fait alors un travail d'introspection et de concentration, proche d'un état de méditation. Dans la phase finale, les comédiens doivent fonctionner comme des vecteurs, c'est-à-dire projeter des points qui vont constituer leur rôle, mais surtout sans surcharge, sans tenter de faire passer l'émotion en force. Je refuse qu'ils notent précisément les gestes à faire sur scène, qu'ils fixent d'avance la façon dont ils vont jouer. Chaque représentation doit être une re-création. En revanche, l'acteur prépare ce que nous appelons dans notre jargon une «structure d'attaque», c'est-à-dire qu'il doit trouver l'état rythmique juste de son personnage, la façon dont il entre sur le plateau. Atteindre cette condition préalable s'avère primordial, de même que s'imprégner du rythme global du spectacle. L'acteur arrive dans les coulisses alors que la scène qui le précède est en train de se jouer afin d'en capter la respiration et de s'en inspirer. Il doit aussi être en contact avec ses partenaires, pour sentir le rythme du moment et pouvoir s'y accorder. L'expérience montre que l'acteur qui sait puiser dans
Gwénola DAVID,
Publié le 2000-04-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : adaptation, Pologne, personnage, processus,
Artiste(s) : Gwénola DAVID (rédacteur), Krystian LUPA (metteur en scène), Rainer Maria Rilke (poète), DOSTOIEVSKI (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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