Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Vieillesse des corps, jeunesse du regard

Chapeau : Françoise et Dominique Dupuy croisent les thèmes de l'échéance ultime et de la transmission de leur art, dans Vanité en leur enclos, leur nouvelle pièce de mémoire.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Dominique Dupuy chorégraphe
Françoise Dupuy chorégraphe
Gérard MAYEN rédacteur

Texte : Lorsqu'un acteur vieillit, une option se présente à lui : endosser des rôles de vieille personne sur les scènes ou devant les caméras. La réponse est moins simple dans le cas des danseurs. Françoise et Dominique Dupuy – plus de cinquante pièces à leur actif depuis le milieu du siècle dernier – ont quant à eux décidé d'affronter de plain pied leur mémoire, et d'exposer l'héritage de leur art.
Auraient-ils tendance à trop se montrer ? à trop se regarder eux-mêmes ? Ce sont des choses qu'on entend dire. Il est d'ailleurs vrai qu'un usage plus elliptique de la photographie ancienne n'affaiblirait en rien la portée de leur dernière pièce, Vanités en leur enclos.
Mais les vanités ici évoquées sont celles de la peinture baroque, toutes de fascination pour les miroirs, et de contorsions méditatives devant l'inanité des destins humains, cranes mortuaires à l'appui. Dans leur étonnant montage, Françoise et Dominique Dupuy jouent les souverains fatigués, contemplant les paysages ferroviaires banlieusards où se montre leur création. Ils s'admirent dans des miroirs devenus flous. Ils tendent des mains cérémonieuses au bord de la bouffonnerie, à deux jeunes danseurs, Paola Piccolo et Wù Zheng.
Puis il revient avant tout à Françoise Dupuy de parcourir la mémoire de ses gestes, au travers d'extraits de pièces, l'une remontant à presque cinquante ans en arrière. La danse la gagne, où elle continue de condenser le propre de son art, qui résiderait dans une intelligence confiante de l'espace séparé par l'être. Point ne lui est besoin de virtuosités techniques extrêmes pour que ce savoir irradie.
Mais la question la plus troublante survient avec un extrait d'Epithalame. En 1958, au très classique concours d'Aix-les-Bains, cette pièce était la première contemporaine à s'attirer une reconnaissance officielle (le premier prix à la quasi unanimité). La première qu'on dansât pieds nus, sans pointes, et dans la lenteur. Il est à noter que les Dupuy en étaient les interprètes mais non les chorégraphes. La pièce était signée Deryk Mendel. C'est aujourd'hui à leur honneur de mettre l'accent majeur sur une pièce qu'ils n'ont pas créée eux-mêmes.
Tandis que les images d'époque défilent à l'écran, les jeunes danseurs Paola Piccolo et Wù Zheng réinterprètent la pièce sur le plateau. Voilà qui est déjà captivant. Mais un degré supplémentaire de mémoire est simultanément au travail : Françoise Dupuy reprend elle-même son rôle d'alors. Près de cinquante ans plus tard, ses gestes ne sont plus les mêmes, certes desséchés. Leur raideur tranche sur l'emphase suave et lyrique dont faisaient montre les danseurs des années 50, dans l'esprit de leur temps.
C'est par là que le trouble s'installe : fût-elle contrainte par le poids des ans, l'actuelle gestuelle de Françoise Dupuy nous paraît à ce jour plus juste, plus claire, plus actuelle, dans son interprétation d'Epithalame. De sorte qu'une caractéristique imputable à son grand âge viendrait épouser l'actuelle jeunesse de nos regards. Le vieux produisant ainsi du neuf, pareil renversement paradoxal constituerait une excellente nouvelle, après tout ce qu'on pensait de plus schématique sur la mémoire et la transmission.

Vanité en leur enclos a été créé dimanche 9 mars 2003, à Gare au théâtre (Vitry-sur-Seine) dans le cadre de la Biennale du Val-de-Marne.

Date de publication : 13/03/2002


Inséré le : 12/03/2003 00:00
Thèmes : danse,