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Rencontre avec Susan Buirge le 4 mars 2003 à l'Espace Paul Ricard
"Je suis et resterai toujours une étrangère"
En 1989, la chorégraphe Susan Buirge entame un long voyage d'ouest en est - qui la fait séjourner d'Éthiopie au Japon et en Inde. Ce périple devient un questionnement sur les perceptions culturelles de la spatialité. Elle relate à l'espace Paul Ricard certains moments de son expérience.
Marquée par son premier séjour au Japon, Susan Buirge, figure historique de la danse contemporaine, sollicite en 1992 une résidence à la Villa Kujoyama, à Kyoto, dont elle est une des toutes premières hôtes.
Une relation profonde se noue alors avec la culture Shintô. Elle crée avec le concours de Tomihisa Hida -Supérieur d'un Sanctuaire enseignant le gagaku et sa danse le bugaku – « Matomanoma (L'intervalle de l'intervalle)». Par la suite, elle parcourt les montagnes du Mikawa pour assister à des Kagura, danses liées au cycle agraire. De cette imprégnation découleront dans les années qui suivront les quatre pièces du Cycle des saisons, élaborées avec le concours de sept danseurs contemporains japonais et d'un ensemble de musique Gagaku.
Aprés la projection des 4 films réalisés par Catherine Shan « Le Cycle des saisons », la chorégraphe entreprend le récit de son expérience japonaise.
"Il est tout d'abord important de savoir que j'ai choisi de partir au Japon pour sa langue. Je ne suis pas linguiste mais le fait que nous écrivions en Occident de gauche à droite, horizontalement et de haut en bas configure énormément notre regard sur tout ce que l'on voit : les images, les publicités, le cinéma...
Dans la chorégraphie, il y a également une lecture qui se fait de gauche à droite, pour la culture occidentale. Or, nous, les chorégraphes, nous exploitons ces usages. Je souhaitais donc savoir si le sens de l'écriture avait une influence ou non sur la lecture des danses. J'ai donc choisi pour la langue sémitique : l'Ethiopie et la Syrie, pour la langue sino-japonaise : le Japon et la Chine –en raison des événements de la place Tien An Men, je suis finalement allée à Taiwan - et pour la langue indo-européenne : la Grèce et l'Inde.
Un mois dans chaque pays, ce n'est pas beaucoup mais j'ai tout de même pu voir environ 140 danses, sous forme de répétitions, de vidéos, de spectacles....
J'ai fait plusieurs constats. Tout d'abord le sens de lecture de l'espace n'est pas forcément basé sur le sens de l'écriture. Par exemple en Ethiopie, forte de ma vision occidentale, je vois une danse présentée sur la scène d'un théâtre à l'Italienne et constate immédiatement que les bons arrivent de droite, les mauvais de gauche et que leurs costumes permettent de les identifier parfaitement. Mais en voyant ces danses, je me sentais comme sur un bateau ivre, comme si les choses n'étaient pas en place. C'est pourquoi j'ai demandé à un vieil éthiopien, chorégraphe, qui m'a précisé que dans sa culture, le côté droit du corps était pur et le gauche, impur. Ainsi, j'étais en face d'une danse où la moralité du corps prend place par rapport à la manière dont il se présente dans l'espace, ce à quoi je n'avais encore jamais pensé.
Toujours par rapport à ce sens de l'espace, à l'Opéra de Pékin, nous sommes dans un code selon lequel, quand on arrive de la gauche on arrive de l'extérieur de la maison et quand on vient de la droite, on arrive de l'intérieur. Ainsi, avec cette connaissance, même si vous ne connaissez pas l'histoire, vous pouvez parfaitement en saisir près de 75%. Voilà une chose que j'ai découverte lors de mon voyage.
Quand je suis arrivée au Japon, en octobre 1989, c'était l'automne, il faisait beau. Pourtant, sans cette exploration sur le langage et l'usage de l'espace dans la danse, je ne suis pas sûre qu'avec mon éducation américaine, j'aurai choisi le Japon. Ce qu'il faut savoir, par ailleurs, c'est que je ne parle aucune langue. Je parle très mal français et j'ai perdu l'usage confortable de l'anglais. Quand on arrive au Japon à l'automne, il y a de nombreuses fêtes pour célébrer les récoltes. Ainsi, même si je n'avais rien préparé avant de partir, pour mieux me laisser impressionner, j'ai remarqué qu'il y avait dans les villes, à Tokyo comme à Kyoto, beaucoup de bugaku. Par la suite, j'ai rencontré les kagura quand je suis allée dans les villages et les campagnes.
Le bugaku est une danse très noble, de la cour. Ces danses sont très lentes, souvent dans des costumes très élaborés, en soie, cousus aux fils d'or et d'argent. Il y a peu de bugaku avec des masques. Les danseurs portent des objets à la main et exécutent leurs danses dans des lieux spécialement conçus pour celles-ci, souvent dans les sanctuaires Shintô, mais aussi sur des étangs, des pelouses, des bateaux : ces danses sont présentées dans une aire mesurée et fixe. Il y a un dedans et un dehors de cette aire. La présentation des danses ne se faisait pas face au public puisque celui-ci était souvent autour, sur trois, voire sur quatre côtés et aucune orientation dominante ne m'apparaissait. Dans un contexte multidirectionnel, toutes les directions du corps avaient la même potentialité. Le rapport des pieds au sol m'avait également impressionné car les danseurs sont soit en fines chaussettes blanches ou en petites sandales tissées en roseau, de sorte que le pied épouse le sol et que les appuis soient très présents.
Comme je pouvais faire abstraction des costumes, de la musique ou de tout l'environnement, je voyais quelque chose d'extrêmement contemporain, c'est à dire une danse qui se situe loin du ballet classique, de la perspective. J'éprouvais un grand bonheur à être dans une culture où cette esthétique de la perspective n'était pas poussée au point de déformer le corps. Le corps devenait disponible par rapport aux quatre côtés qui l'entouraient.
Voici mes découvertes en 1989, date à laquelle j'ai rencontré Michael Wasserman, le directeur de l'Institut franco-japonais qui devait mettre en place la villa Kujoyama. Par son intermédiaire, j'ai rencontré Tomihisa Hida, un musicien, maître de bugaku de Kyoto, avec lequel j'ai construit le « Cycle des saisons ». J'ai collaboré avec les mêmes danseurs contemporains japonais pendant 6 ans. Une première pièce, « Matomanoma », est basée sur les soubassements du bugaku.
Je m'intéresse à ce qui est dessous. Mais je ne suis que chorégraphe, avec un besoin de collecter beaucoup d'éléments : via des rencontres, des lectures, des spectacles, des cérémonies, des textes... Après, dans le « Cycle des saisons », la première pièce créée est la danse de l'automne. Puis se sont succédé l'hiver, le printemps et l'été (même si avec Hida, nous avons choisi finalement de les présenter dans un ordre différent : hiver, printemps, été, automne). Nous avons présenté « Matomanoma » en 1993 au festival de Montpellier. Je n'étais pas partie pour réaliser d'autres pièces puisque ma résidence à la villa Kujoyama n'a duré que quatre mois. Mais quand la première pièce a été présentée en France, il y a eu une sorte de consensus entre le public, la presse et les programmateurs pour que je continue. Nous avons alors décidé avec Hida de nous lancer dans un nouveau projet. En parlant avec lui, le titre français « L'autre côté du vent doré » m'est apparu pour la prochaine pièce. Plus tard, Hida m'a précisé qu'au Japon, l'or, c'est le riz. Les champs de riz à l'automne quand les épis sont pleins et la paille dorée... Alors, j'ai dit que c'était une danse de l'automne, donc de remerciements. Nous avons continué, sous la pression de la communauté de la danse, avec l'hiver, le printemps et l'été... Puisque je parle du riz, il faut que je précise une chose importante. Je suis née aux Etats-Unis, dans une culture de blé, alors qu'au Japon il s'agit d'une culture de riz. Je me suis donc initiée à la riziculture : apprendre comment au printemps les champs sont inondés, comment le riz pousse. J'ai donc demandé à une des danseuses de m'accompagner dans sa famille, car je voulais marcher dans une rizière inondée. Au printemps, j'ai donc pu marcher pieds nus dans la rizière, dans la boue primitive, la terre fertile et puissante. Les kagura sont des danses anciennes, données dans des villages et étroitement liées au cycle agraire. Il en resterait 60 000 au Japon, de nos jours. Le Japon est une culture de cultivateurs et non une culture d'éleveurs. Les japonais sont donc très attentifs à tous les signes de changement des saisons. Les kagura sont dansés dans un lieu précis et à des moments précis de la croissance de la plante. Ainsi il y a les danses d'hiver pour préparer la terre, il y a celles du printemps à l'occasion du repiquage du riz... Les kagura sont maintenus par les gens des villages. Ils choisissent un maître, qui assure la transmission de ces danses. Certaines kagura que j'ai vues dans les montagnes avaient 1200 ans, mais je soupçonne que quelques kagura étaient encore plus anciennes que l'écriture, apparue il y a 1200 ans.
La fascination pour les kagura m'a conduite vers différentes questions comme : « pourquoi la danse ? ». Il y a un proverbe chinois qui dit : « jusqu'à 40 ans tout est une école, à 40 ans on sait comment faire, à 50 ans on sait ce qu'il faut faire et à 60 ans, on sait pourquoi ». Toute mon expérience au Japon s'est déroulée entre mes 50 et 60 ans. Il est évident qu'elle m'a marquée à jamais et continuera de nourrir mon travail pour toujours.
Vous pouvez vous demander pourquoi nous n'avons pas continué après « le Cycle des saisons ». J'ai considéré que nous étions arrivés à l'accomplissement d'un cycle. Continuer aurait supposé de garder les mêmes danseurs, les mêmes musiciens. Je ne me voyais pas recommencer à zéro avec de nouveaux danseurs. Six ans, c'est long et la vie de chaque danseur avait évolué.
Ensuite, à mon retour du Japon, j'ai fait deux pièces autour de cette idée de danses conçues pour des occasions et des lieux précis. Dernièrement, j'ai fait une pièce intitulée « l'Œil de la forêt », qui finalement est une suite « d'Est en Ouest », puisque en partant de Minneapolis où je suis née, je suis allée à Paris, à Kyoto et enfin au Canada.
Le Canada, car j'avais besoin de retrouver le Nord, avec le ciel, la forêt, l'eau et l'air du Nord. Je suis : « une femme du Nord ». Je suis donc partie au Québec. Sur place, j'ai découvert le grand lac Saint-Jean, au moment du dégel, en mai. J'attendais l'arrivée des bateaux. En fait, j'ai rencontré un peuple, les nomades du Nord, les indiens Montagniers et leurs bateaux étaient des canoës. Ce peuple a su conserver son identité, malgré la forte colonisation française et anglaise.
Certes je suis chorégraphe, mais je pense que je suis surtout une « chorégraphe voyageuse » en état de dépendance, car si je ne voyageais pas, je pense que je ne réaliserais pas de chorégraphies. Je ne prétends pas faire des chorégraphies à l'intérieur d'une culture. Au Japon, je me suis nourrie des danses japonaises pour élaborer une chorégraphie que je me permets de situer dans le cadre des préoccupations de la danse contemporaine française. Je n'ai pas l'intention de faire des pièces qui s'inscrivent dans d'autres cultures.
Pourtant, actuellement je travaille au Japon avec un ensemble de kagura dans la ville de Masuda, sur la côte ouest du Japon, à la demande de ce groupe. En effet, le groupe a une kagura –dite « Iwami kagura »- qui date du début du XIXème siècle. C'est une danse très élaborée avec des costumes en gros velours, des masques et des perruques... Forts de leur tradition, mais ils ne connaissent pas la danse contemporaine, mais ils avaient envie de faire quelque chose de neuf un « new kagura ». J'ai accepté ce pari de réaliser pour eux trois danses, eux qui ne savent danser que ce kagura, dansé par des hommes. Dans cette kagura, il y a deux catégories de personnages : d'un côté, des ogres, des méchants, de l'autre, des princes et des dieux. Vers 9, 10 ans, quand un danseur commence son apprentissage, quelqu'un décide qu'il est ogre ou dieu, rôle qu'il tiendra jusqu'à la fin de ses jours. Le travail que j'entreprends pour ce « new kagura » s'adresse surtout aux jeunes même si les danseurs ont par ailleurs entre 14 et 83 ans. Pour que les kagura se poursuivent, nous avons besoin de toutes les générations, ce qui est une belle leçon d'humanité. Pour ce groupe, je réalise un solo pour un homme, un duo entre un homme et une femme et un quatuor pour 4 hommes de 4 âges différents de ce groupe. Le projet est de revenir à ce que j'imagine être l'origine des kagura, c'est à dire sans narration, sans personnage, ni costume élaborés, sans objet tenu à la main ni masque, ce qui donnait l'impression aux danseurs d'être « nus ». C'est une chose qu'ils n'avaient jamais faite de leur vie. Je suis arrivée avec mes modes de construction chorégraphiques occidentaux J'ai déterminé une aire, mesurée et fixe avec les musiciens assis sur les deux côtés. Dans ce « new kagura » il n'y a pas d'histoire. Les danseurs ne sont pas des dieux, ni des dragons, juste des danseurs. Ce choix a été accepté par le maître avant que nous nous lancions dans ce projet. A ce stade, j'ai montré aux danseurs ma danse, mais ils ne faisaient que m'imiter ce qui ne rendait pas grand chose. Par la suite, ils ont intégré la technique de danse de leur kagura à ma danse, notamment leur façon de marcher.
Je ne pouvais pas traduire ma danse en Iwami kagura, car je ne connaissais pas le langage de ce kagura. Il fallait que les danseurs du groupe le fassent eux-mêmes. Et quand leur traduction était terminée, moi le chorégraphe, auteur de la structure et des principes de base, je ne connaissais pas les conséquences de cette traduction. Tout comme un poète français qui, ayant son poème traduit en japonais, ne sait pas ce que vaut cette traduction.
C'est assez différent de mon expérience précédente : quand je suis arrivée des USA en France, j'ai eu à m'adapter à une autre manière d'envisager le corps. Ça m'a mise en éveil sur qui est l'Autre. Je suis et resterai toujours une étrangère. Dans cet état d'étrangeté perpétuelle, l'Autre est dans la même situation que moi."
Publié le 2003-03-13
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : culture chorégraphique
Thème(s) : danse, cinéma,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Susanne BUIRGE (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir : http://www.espacepaulricard.com