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L'image de soi
Trois de la Terre
Au Centre d'Art et Essai de Mont-Saint-Aignan, grâce à une résidence d'écriture, Francisco Moura poursuit un travail de longue haleine sur les rapports du spectateur à l'image et à l'aura de l'acteur. Il y a présenté, du 5 au 8 mars, le second volet d'une trilogie inspirée de Walter Benjamin.
Francisco Moura est un artiste de la modernité, si la modernité pour un artiste se définit comme la réflexion sur son art. Une attitude qui l'inscrit dans la lignée de ceux qui, au théâtre, pensent par eux-mêmes et refondent l'identité théâtrale. Ainsi forme-t-il les acteurs Lise Solar et Mickael Chouquet. Cette attitude le porta vers Walter Benjamin, philosophe ami de Brecht, qui eut une manière sensible de penser l'engagement du corps dans l'Histoire et de prévoir la révolution de l'image sous l'angle de l'altération de l'aura et de la transformation des perceptions. Elle permit au metteur en scène de confronter le théâtre à sa contemporanéité. Francisco Moura vient au théâtre dans les années 1970, en réaction au régime de la dictature brésilienne. Le théâtre lui apparut une cité atopique, lieu de vérité et agora.
Dans le monde actuel, l'image envahit, pressurise mentalement, elle a ses empires. C'est à une déréalisation de la réalité, selon Heiner Müller, cadet d'une génération de Walter Benjamin, que les technologies ont abouti. L'image masque l'objet ou l'autre - l'humain mutatis mutandis fait objet. Le visible se mortifie en décorum, ersatz, cinéma ou mauvais théâtre. Francisco Moura titre le premier volet de sa trilogie Sous le regard de Walter Benjamin : Angelus Novus (1) - La haine du théâtre ou la barbarie positive. Comment se libérer de la chosification machinique ? rester soi avec (sans exclure) l'image ? Dans son travail, les images sont des protagonistes avec les acteurs.
Le premier volet fut représenté au Théâtre de la Cité Internationale dans le cadre de Scènes Ouvertes à l'Insolite en juin 2002. Le second volet est un work in progress. De Trois de la Terre, de Djuna Barnes (2), pièce à teneur faustienne que Francisco Moura a eu le projet de mettre en scène, il subsiste une atmosphère symboliste, automnale, un lampadaire, un costume 1900. Francisco Moura décida de plutôt écrire ce qu'il désirait dire avec Trois de la Terre. Il demanda à Lise Solar, aussi plasticienne et diplômée d'histoire de l'art, de s'en inspirer pour une iconographie. Elle conçut une remarquable série photographique sur la faiblesse et la fragilité. Sur l'une, elle est Djuna Barnes en chapeau cloche. Sur une autre, la chevelure est rasée d'un côté et la nuque fléchie supporte un poussin mécanique. À partir de cet univers imagé, Francisco Moura met en scène un texte à consonance autobiographique.
Le thème est « être contemporain à soi ». Un idéal au théâtre. L'acteur en contamine le spectateur, le délivre des hallucinations, ils se rejoignent dans un instant tragique, réel. Le drame : l'étrangeté au monde que révèle l'exil intérieur et temporel. L'image (ou le rôle) transporte dans un ailleurs, passé ou futur. Première scène : une vidéo de Lise Solar est projetée, ses lèvres bougent, elle lit, le son est coupé. Par transparence, derrière l'écran, les deux acteurs sont de frêles silhouettes bleutées. Ils questionnent le spectateur. Vient-il rêver ? se réveiller ? Comment vivre dans une relative tranquillité, aller au théâtre, quand au loin, tortures, guerres, et ici, en France, violences, misère, sont réduites aussi à des images. Si « l'arrogance de parler » porte en elle de l'anarchie, « l'arrogance du silence » est complice. Parler est légitime. Le centre de la scène est déserté au profit de sa périphérie tel le centre de l'esprit chez un sujet exilé dans sa pensée. Les comédiens passent avec un micro dans les gradins, leur image est projetée, ils sont à une coudée, lointains tels de petites stars. Le texte, dense, souple, se concentre sur l'ici, le dire de l'engagement théâtral. Des phrases inachevées une fois l'essentiel dit, des compléments éludés. Le souvenir d'une blessure d'enfance. Des musiques : La Bohème d'Aznavour ou dans un autre registre, Vivaldi chanté par Cécilia Bartoli, évoquent l'éternité dans l'amour. Des vociférations de supporters en contrepoint. Les acteurs reviennent au centre, puis s'allongent, élèvent leurs jambes entre lesquelles des bouquets poussent. Le détour par l'image les a rendus proches. Ne dites pas que je n'ai pas parlé de fleurs s'écrit à l'écran. Avec une poétique du théâtre d'ombres, une maîtrise des rythmes scéniques et une direction d'acteur fondée sur l'intelligence de l'émotivité, Francisco Moura explore le rapport du spectateur à l'image et à l'aura de l'acteur. Il prépare à une rencontre surprenante : celle de soi. À la fin, chaque spectateur se voit à l'écran sur une image numérique arrêtée, petit sujet absent, passionné.
(1) Angelus novus est le titre du tableau de Paul Klee que Walter Benjamin chérissait entre tous en tant qu'il contenait l'anagramme de son nom secret.
(2) (1892-1982) Auteure au symbolisme novateur, amie de Gertrude Stein, traduite par Pierre Leyris en France.
Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2003-12-12
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Francisco MOURA (metteur en scène), Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Walter BENJAMIN (philosophe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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