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L'enfer des salons
LA PUCE À L'OREILLE
Stanislas Nordey révèle un Feydeau entre Kafka et les Max Brothers. La pièce écrite en 1907 montre un univers bourgeois où il est sans cesse question de bonne santé sexuelle mais jamais d'aimer : un enfer
Que Stanislas Nordey monte Feydeau, est surprenant. Il le qualifie de premier écrivain du XXème siècle, plus proche de Kafka, de Ionesco et de Beckett, du théâtre allemand que l'imaginaire collectif ne l'entend. Les personnages commencent à se vider de leur chair selon le metteur en scène. Ce projet s'inscrit à la suite de l'Épreuve du feu de Magnus Dahlström (1), deux pièces qu'il s'était données pour explorer des mécaniques de théâtre. Suivant un travail d'acteur qui prolonge l'Épreuve du feu, et qui s'adapte à une scénographie dédaléenne, les comédiens disent jusqu'aux petits mots vocaliques - ah, oh, bah, hein, eh, hong - comme à livre ouvert. Chaque phrase a été disséquée, travaillée contre les processus d'identification, à rebrousse-poil la rengaine du boulevard. Stanislas Nordey s'est axé sur le trouble qui s'est échappé des tiroirs secrets d'un salon bourgeois et qui dérègle la mondanité bourgeoise en trois actes. Il instruit une dialectique explicite de la couleur : le blanc, le rouge, puis un blanc nuancé.
À l'acte I, un décor blanc, vide, des personnages monochromes (bleu, vert...) et sans ombre, des déplacements hiératiques, frontaux. La didascalie qui décrit le décor avec une précision maniaque est projetée sur un fond de scène. Les personnages en blouse blanche, assis à des tables les unes derrières les autres, miment de taper à la machine - leur parole sera mécanique. Ils ôtent à mesure de leur entrée en scène leur blouse. L'expression rabelésienne « d'avoir la puce à l'oreille » voulait dire avoir envie de. Sur ce sujet, l'intrigue fantasme, se tisse de double-sens, suit un hasard - ou le démon d'un sosie (3). Sans doute Feydeau avait-il une phobie de l'homosexualité et des inversions. Pas un prénom de femme ici qui ne soit un masculin féminisée. Tout commence avec Raymonde Chandebise (Marie Cariès) qui se plaint des ardeurs de son époux. Cet amour continu, ce printemps partout, je trouvais ça fastidieux... confie-t-elle à Lucienne (Valérie Lang). En attendant, Raymonde pense à Tournel. Pour un flirt, assurera-t-elle. Chandebise (Christian Esnay) essuie alors fiasco sur fiasco. Lui qui est dans les assurances, perd la sienne. Le docteur Finache (Laurent Sauvage) fait une visite de routine et Chandebise se confesse. Il cite une pièce du Théâtre des Nouveautés, Rien à déclarer ?, où dans un train, la question d'un douanier fait débander un galant. Finache lui conseille d'en parler à Raymonde, puis de porter ses bretelles orthopédiques s'il ne veut que son dos ne se voûte davantage. Chandebise a donné les siennes à son cousin Camille Chandebise. Camille fréquente l'hôtel du Minet Galant. L'acte I se met en branle quand Raymonde reçoit de là les bretelles de Chandebise, ces dernières expliqueraient les fiasco. Elle ourdit un rendez-vous pour confondre son mari au bordel.
À l'acte II, les draps blancs qui occultaient les côtés de scène tombent et dévoilent un décor rouge, l'envers du salon : le bordel. Le vaudeville dérape dans un délire surréaliste où Chandebise a pour sosie l'ivrogne Poche. Quiproquo, lits truqués, coups de révolver, transforment l'acte II en champ de bataille. Les bourgeois ont l'air de se courir après. En réalité, ils font la guerre à ce trouble en cavale, cause des ratages. Ils défendent leur écosystème sexuel. Stanislas Nordey illustre ce coude à coude entre mari, femme, domestiques et tenancier par d'uniformes costumes rouges. Le désir n'a pas de couleur précise-t-il. Ce rouge évoque aussi le nez du clown. Les hommes portent sur eux, avec des corsets et des bottes rouges, leur phobie de se féminiser dans l'érotisme, de rater.
À l'acte III, retour au salon-boîte blanche. Les personnages repassent les blouses, ils retrouvent leurs repères, leur sexualité janusienne, cachée et obsédante, folle et hygiénique. Raymonde dit à l'oreille de Chandebise ce qui lui a pris de faire ces histoires. Lui réplique : Non ! pour si peu ? Sacrée puce va ! je te la tuerais ce soir. Enfin j'essaierai... . À la fin, Stanislas Nordey propose deux belles images. Une chorégraphie signée Loïc Touzé de puces et d'oreilles géantes, tandis que la lumière baisse et métamorphosent les êtres en bestioles fantastiques. Les ombres qu'ils retrouvent sont des ombres au tableau. Puis une toile descend des cintres, damier multicolore qui évoque un manteau d'Arlequin. Arlequin, héritier du diable médiéval, le vieil éros, fait retour. Sous les arlequinades du vaudeville il est un furet qui court sous la langue, qui ronge le salon étanche où des êtres sans passion, qui n'ont rien à se déclarer, vont continuer de tourner en rond, sur le dos du maître de maison.
MARI-MAI CORBEL.
(1)L'Épreuve du feu a été en partie reçu comme un texte violent, insoutenable. D'après Stanislas, il s'agit d'une « chronique du desarroi » qui fait penser « à la solitude des villes », une « pièce qui parle du vrai et du faux, du mensonge et de la fiction ». Des gens racontent des histoires. Les ont-ils vécues ? Inventent-ils ? C'est une « métaphore de l'acteur, de ce qu'il engage ».
(2) Feydeau voulait traiter avec la Puce le thème du sosie. Se souvint-il d'Amphitryon de Molière où Sosie se dit tour à tour maître ou valet et qui fut une comédie parodiant la liaison entre Louis XIV et madame de Montespan ? Dans La Puce... Olympe (Raoul Fernandez) est le prénom de la femme du tenancier Ferraillon - Eugénie, une femme de chambre. Eugénie (1826-1920) épouse de napoléon III n'est pas un hasard : Feydeau se prenait pour un batard de l'empereur, pour un Poche.
Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2003-03-10
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
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Artiste(s) : Stanislas NORDEY (Metteur en scène), Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Georges FEYDEAU (auteur),
Passage(s) : Théâtre national de Bretagne Rennes 35000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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