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Les mots et la parole
Du récit au théâtre
Le Théâtre des Bernardines, à Marseille, consacre le mois de mars à des propositions scéniques construites à partir de textes initialement non théâtraux. Maité Maillé, dans le registre de l'intime, et Jean-Paul Quéinnec, dans celui de l'expérimentation, ont mis leurs textes à l'épreuve du plateau.
La programmation Du récit au théâtre, au Théâtre des Bernardines, regroupe "cinq variations". C'est bien évidemment le passage d'un état à un autre qui est ici important. Qu'est-ce que l'écrit gagne à devenir parole, à impliquer la collectivité, la responsabilité de tous sans cesser d'être une adresse à chacun ? Si réponse il y a, elle est dans la question, pour dire vite, elle est politique.
Des textes pas forcément pensés pour la scène sont donc mis en jeu publiquement, dans un dispositif minimal reposant essentiellement sur l'acteur. Ces récits ont été choisis, a priori, pour leur pouvoir d'évocation, l'alchimie du plateau faisant le reste : un travail de convocation pour révéler l'état latent de la fiction.
Maité Maillé porte sur scène un texte qu'elle a écrit : Le Bar de l'Univers. Alain Fourneau, également directeur des Bernardines, la guide dans cette "mise en jeu" d'une fiction autobiographique. Le texte est suffisamment crédible pour être touchant, suffisamment décalé pour permettre à l'imagination de vagabonder. Une jeune femme livre des brides de sa vie, de ses premiers émois à ses dernières déceptions, elle suit et poursuit "son fil de désir" des hommes. La véracité du récit repose sur la subjectivité de la mémoire, sur des sensations, des impressions, des sentiments. Parfois un peu futile, jamais totalement inconséquent. Un peu comme ces comédies faussement légères qui, mine de rien, mettent à jour les ressorts profonds de la mécanique humaine.
Difficile de rester insensible devant cette proposition qui ne s'enferre pas dans le narcissisme, mais, au contraire, procède d'une grande générosité, d'un don de soi. Maité Maillé, avec autant de sincérité que de modestie, donne en partage, ce que faute de mieux on nommera, sa part irréductible d'humanité.
Le théâtre se joue à l'endroit de cette mise en commun, dans un intervalle étroit qui apporte de la consistance à des sensations, sans pour autant les figer ni les réduire. Alain Fourneau est particulièrement à l'aise dans ce type d'exercice qui procède plus de la retenue que de l'effusion, du "servant de plateau" (pour reprendre l'expression de Didier-Georges Gabily) que du metteur en scène écrivain scénique. C'est essentiellement par sa présence que l'actrice peut inscrire au présent et devant nous un récit qui provient du passé et de l'ailleurs. Cette présence doit être autant de corps que d'esprit. Les déplacements de l'actrice, mais plus encore le travail sur la voix (qui par un procédé d'amplification investit tout le volume de la salle), sont significatifs de cette volonté de donner une consistance formelle à une "aura" qui relève de la matière et de l'immatériel. Maité Maillé apprivoise pour nous un espace et un temps ambivalent, situé entre réel et imaginaire. On peut alors s'y glisser comme s'il nous était familier pour qu'il devienne, à partir de son expérience de femme, le lieu de notre propre fabrique d'images mentales et de fantasmes.
Toujours dans le cadre de cette programmation Du récit au théâtre, Jean-Paul Quéinnec a proposé une double performance à partir de deux de ses textes. Une "mise en contact" expérimentale pour laquelle l'auteur s'est adjoint les services de trois acteurs et d'un compositeur, le tout avec une grande part d'improvisation et de spontanéité, les intervenants n'ayant visiblement pas eu le temps de digérer leur partition. D'ailleurs, la proposition s'inscrit ouvertement dans le champ de l'indéterminé. "Ces deux textes, Le connu et La mi-temps, proposent une mise en jeu qui n'est pas définie dans une mise en scène arrêtée, mais s'élaborent au moment de la représentation". Cette dynamique laisse la place à l'imprévu, mais génère aussi beaucoup d'énergie vainement dépensée. Jean-Paul Quéinnec jette en vrac sur le plateau un matériau brut et laisse au public le soin de faire le tri. Son écriture se disperse entre fulgurance poétique et provocation, pensée intimes et lieux communs, tentative de "redonner figure à une relation" et pulsions organiques. Est-on dérouté ou tout simplement perdu au milieu de nulle part ? Le dispositif scénique est tout aussi ouvert. "Je me suis aperçu que la relation des acteurs avec le processus d'écriture devenait la seule histoire à jouer pour trouver ce que le texte disait", explique encore Jean-Paul Quéinnec. A tel point que la proposition semble parfois se résumer à une performance d'acteurs engagés dans une lutte contre un matériau hostile à tout ce qui pourrait dégager du sens. L'actrice Juliette Bineau, ambiguë et trouble à souhait, est particulièrement convaincante dans ce registre-là. L'auteur revendique la confusion et les contradictions du monde, mais, saurait-il les dépasser pour faire œuvre ?
Du récit au Théâtre se poursuit avec :
• A mon seul désir. Fragments des Carnets de Malte Laurids Brigge de Rainer Maria Rilke par Micheline Welter du 19 au 22 mars.
• Paragraphe 176. Texte d'après Aimé et Jaguar d'Erica Fischer, mise en scène par Vinciane Saelens. Du 28 au 31 mars.
Rens : 04 91 24 30 40
Frédéric KAHN,
Publié le 2003-03-10
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Frédéric KAHN (rédacteur),
Passage(s) : Théâtre des Bernardines Marseille 13001 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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