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L'enfer mondain


La puce à l'oreille



Stanislas Nordey révèle un Feydeau entre Kafka et les Max Brothers. La pièce écrite en 1907 montre un univers bourgeois où il est sans cesse question de bonne santé sexuelle mais jamais d'aimer : un enfer. Du 12 au 29 mars 2003.


Avec Stanislas Nordey qui a monté Pasolini, Werner Schwab, Didier Georges Gabily, le théâtre s'affirme comme un lieu de réflexion sur lui-même, de «mise en perspective de la poésie». À nouveau le metteur en scène s'empare d'un texte pour un procès de la représentation. Stanislas Nordey qualifie Feydeau de «premier écrivain du XXe siècle plutôt que de dernier du XIXe, proche de Kafka, de Ionesco». Les personnages se vident de leur chair, ils annoncent leur fin et la mise à jour d'un monde aléatoire, peuplé d'êtres taupes, traversés de forces étrangères à eux-mêmes. Ce projet s'inscrit à la suite de l'Épreuve du feu de Magnus Dahlström (1), deux pièces exemplaires d'une mécanique théâtrale que Stanislas Nordey s'est donné d'explorer. Le travail d'acteur, dans le prolongement de l'Épreuve du feu, s'adapte à une scénographie dédaléenne. Chaque phrase est disséquée, articulée, travaillée contre les processus d'identification, à rebrousse-poil de la rengaine du boulevard. Stanislas Nordey instruit une dialectique de la couleur : un blanc Courrèges, un rouge sombre, puis un blanc en demi-teinte, pour suivre les réactions en chaîne qui dérèglent en trois actes une bourgeoisie fastidieuse.
À l'acte I, un décor ripoliné, blanc, vide, des personnages monochromes sans ombre, des déplacements hiératiques. Sur les cloisons, la projection en grosses lettres du texte de la didascalie laisse lire la description maniaque d'un salon touffus. Les comédiens assis à de petits bureaux alignés, miment de taper à la machine. Ils ôtent leur blouse blanche à mesure de leur prise de parole. Au départ, Raymonde Chandebise (Marie Cariès, en robe verte) se plaint des fiasco de son époux à Lucienne (Valérie Lang, en jaune). Ça lui met la puce à l'oreille. L'expression, rabelésienne, signifie alerter et exciter. L'intrigue se tisse de double sens (l'assureur Chandebise perd son assurance), marche à l'insconscient, sinue au hasard de Rien à déclarer ? joué aux Nouveautés (2), invente une histoire de bretelles orthopédiques, un bordel du Minet Galant. Du Minet Galant, Raymonde reçoit les bretelles de Chandebise. Voilà la froideur conjuguale expliquée. Il ne lui en faut pas plus pour machiner avec Lucienne un guet-apens et confondre Chandebise au lieu infernal où à l'acte II l'ensemble des personnages se télescopent.
Les draps blancs qui occultaient les cloisons chutent et révèlent un envers du décor d'un rouge sombre. L'intrigue rebondit et attribue à Chandebise un sosie (3), Poche, garçon de l'hôtel. Qui est le sosie de l'autre ? Feydeau devient fou. Stanislas Nordey souligne un trouble des genres. Les hommes portent des corsets de travestis et des bottes rouges, à l'instar des dames. Ce rouge évoque le nez du clown, une phobie de se féminiser en s'érotisant. Quiproquo, lits truqués en panne, coups de révolver, transforment l'acte II en champ de bataille. Les bourgeois se courent moins après qu'en tous sens. Ils font la guerre à ce trouble en cavale. Le rouge pour tous des costumes illustre ce coude à coude entre mari, femme, tenanciers pour défendre un écosystème sexuel sans passion. «Le désir n'a pas de couleur» précise le metteur en scène.
À l'acte III, retour au salon-boîte blanche. Les personnages repassent les blouses, et avec, leur sexualité janusienne, cachée et obsédante, hygiénique et échangiste. Chandebise échappe de justesse à l'asile. Raymonde lui susurre la cause de ce binz. Lui réplique : «Non ! pour si peu ? Sacrée puce va ! je te la tuerais ce soir. Enfin j'essaierai.» À la fin, Stanislas Nordey propose la poésie d'une chorégraphie de puces et d'oreilles géantes, tandis que la lumière baisse et métamorphose les personnages en bestioles fantastiques. Les ombres récupérées sont des ombres au tableau, lourdes des tête-tête à venir. Puis une toile descend des cintres, damier qui évoque le manteau d'Arlequin. Furet qui court sous la langue, il a réduit le vaudeville à ses arlequinades. - Viel éros, ancien diable, il ronge le salon où des êtres qui n'ont rien à se déclarer vont continuer à tourner en rond, sur le dos de Chandebise – un dos qui se voûte et que des bretelles orthopédiques redressent.


(1)L'Épreuve du feu a été en partie reçu comme un texte insoutenable. Stanislas Nordey y avait vu d'une « chronique du desarroi » dans « la solitude des villes », qui parlait «du mensonge et de la fiction ». Une « métaphore de l'acteur, de ce qu'il engage ».
(2) Rien à déclarer ? fut un succès du théâtre des Nouveautés où juste après fut était créé La Puce... Une histoire de douanier fâcheux interrompant un galant en pleine action.
(2) Feydeau voulait traiter avec la Puce le thème du sosie. Se souvint-il d'Amphitryon de Molière où Sosie se dit tour à tour maître ou valet ? Dans La Puce... il y a une Olympe et une Eugénie, femme de chambre. Eugénie (1826-1920) épouse de napoléon III n'est pas un hasard : Feydeau se prenait pour un batard de l'empereur, peut-être pour un Poche ?

Théâtre National de Bretagne 02 99 31 12 31 www.t-n-b.fr Du 12 au 29 mars 2003.


Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2003-03-20

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Stanislas NORDEY (metteur en scène), Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Georges FEYDEAU (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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