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Le théâtre entre dans la danse
Etrange Cargo
Deux chorégraphes, Haïm Adri et Juan Dominguez abordent la théâtralité. Le premier définit l'interprétation comme la réincarnation d'une mémoire dans un jeu de miroirs brisés et d'images parcellaires, le deuxième subvertit le genre en pariant sur la puissance de fascination du récit.
Mémoire d'interprètes
Pour monter Anamnèse, Haïm Adri a défini trois générations de représentations mnésique, s'inspirant de la théorie freudienne selon laquelle un traumatisme se répercute à la troisième génération. À la 1ère génération, il a interrogé Mychel Lecoq, Bettina Neuhaus et Nasser Martin-Gousset sur l'idée de souvenir. Il a défini des personnages, leur a demandé d'improviser sur ses propres indications, puis les a filmé sur les lieux de leur choix. À Lyon, Nasser Martin Gousset évoque Philippe et la première séparation avec sa mère à l'entrée au pensionnat. Bettina Neuhaus, à Vienne, décrit le silence qui vit en elle comme le legs d'une grand-mère devenue sourde et d'une tante actrice de films muets. À Paris, Mychel Lecoq liste ses faits et gestes, tient des statistiques (le nombre de livres/mois, les cl d'alcool/semaine...). Le matériau a été réduit à trois films de 12,2 min et à trois textes pour trois solos de 22,40 min. Haïm Adri en montant les films construit des représentations de 2eme génération. En studio, il dirige trois interprètes dans la réincarnation mnésique des films en des solos « parlés » que les spectateurs verront et qui représente la 3ème génération. La salle de la Ménagerie est divisée en trois espaces et une antichambre où se trouve une belle installation onirique qui symbolise la mémoire. Décomposée à travers les filtres du récit, elle est une image que la lumière diffracte, irrise à chaque surface de réflexion. Les spectateurs sont répartis en trois parcours. Dans le premier, par ex., le spectateur voit la vidéo de Mychel, puis assiste à l'anamnèse de Philippe interprété par Samuel Dutertre. Ensuite le spectateur passe dans un second espace où il découvre le film de Bettina avant d'assister au solo de Christian Ben Aïm qui interprète l'anamnèse de Mychel. Haïm Adri a prévu entre les espaces des effets d'échos, de retour.
Haïm Adri désire décloisonner la danse et le théâtre et par-delà, découvrir l'essence de la représentation. Les interprètes ont travaillé la voix de manière à restituer l'inflexion du premier affect, quand le souvenir émerge à l'interview. Haïm Adri dit avoir travaillé « à l'envers » à partir de l'oral, façon d'éviter une intention expressive et de gagner « une légèreté clinique ». Les mouvements des solos, à la 3ème génération, se décalent, retiennent, défendent le corps, la tête, entrent en vibration avec la parole. Des miroirs brisés, des draps blancs pour cloisons, des moniteurs de biais et des images décadrées, des sonorités électroniques installent le monde défaillant de la mémoire. Trois mémoires se différencient : celle du vécu traumatique qui survit dans la personne depuis le trauma (cas de Philippe), celle d'un vécu-autre reçu en héritage (cas de Bettina), et celle d'un vécu rejeté/stocké dans le corpus de l'écrit (cas de Mychel). Le chorégraphe définit le j'ai-vécu par son inscription kinesthésique dans le corps, qui le distingue des événements non vécus quoique passibles de récits. Cette ontologie du souvenir place la perte (la séparation de la mère chez Philippe) à l'origine de la mémoire. Le souvenir du trauma remplace celui de la mère. Il n'a pas tout perdu. À chaque danger de perte, le corps se mobilise de l'intérieur. Le silence retenu, plein, chez Bettina est talisman paradoxal contre l'angoisse de la perte (de l'ouïe). L'écrit comptable chez Mychel est stratégie de stockage, de neutralisation du vécu. Contre l'angoisse de tout perdre, le vécu engendre la mémoire, que, des années plus tard, l'anamnèse ranime. Chez Haïm Adri, la représentation est organisée par l'imaginaire, par-delà toute frontière contre la perte et la séparation.
Il était une fois l'âge d'or
Dans Tous les bons espions sont de mon âge, Juan Dominguez invite à expérimenter l'intimité de la temporalité du créateur. Quand il s'asseoit à une petite table avec de petits tas de cartons empilés devant un dispositif de rétroprojection, l'attente débute. Les cartons sont écrits en police Impact, aux caractères et fonds multicolores. Les spectateurs lisent à l'écran le contenu, la conception d'une mise en scène pour un spectacle dont Tous les espions... serait une étape. Juan Dominguez a l'intention d'«épier le temps entre l'apparition des idées du chorégraphe et la chorégraphie des idées». Il propose un personnage, peut-être le sien - disant « je » - mais peut-être celui d'un chorégraphe sélectionné pour une résidence et qui doit faire un spectacle. C'est une écriture, un ton, de tendance Hervé Guibert. Le personnage en panne d'inspiration choisit d'interroger le concept d'âge. L'anniversaire lui apparaît en une scène orgiaque avec 80 girls nues en hauts talons chantant Happy birthday – des bacchantes autour d'un gâteau géant à immoler. Les limitations d'âge une fois dépassées, par exemple pour l'obtention des bourses, donnent des coups de vieux. Des anecdotes relatives à sa fiancée, à son père, à la danseuse du studio voisin, se succèdent. Il a un rapport superstitieux aux choses, s'observe en inspecteur Colombo, tient son journal intime. Il montre l'artiste en action. Inventorier ses pensées et actes quotidiens c'est chercher à retenir du temps. Ressortent ceux qui ont la force d'une image marquante, à recycler dans le spectacle. Plusieurs fois, le spectateur lit « yeh yeh yeh », et se souvient de la rengaine des Beatles. Un épisode scatologique ironise sur la qualité et le don de l'art. Puis Juan Dominguez enfile un masque de latex, de lui à 76 ans. - À quel âge le visage devient-il un masque ?... Une porte s'ouvre au fond par où s'écoule une lumière blanche. Le chorégraphe se lève et sort. Il est resté à lui-même un enfant né à Vallodid en 1964, une énigme borgésienne.
Juan Dominguez ouvre une méditation sur les écarts entre les durées de gestation, de venue au monde en répétitions et celle, calibrée, de la représentation. Le paradoxe de projeter de l'écriture au théâtre, comme l'absence de la scène chez Boris Charmatz avec héâtre-Élévision (2), renvoie à l'élision du spectacle, attitude dans l'air du temps et qui refuse le spectateur-payeur.
(1) Juan Dominguez, chorégraphe et performer, interprète depuis 1987, a travaillé entre autres, aux côtés de : Bocanada danza, Ballets de Madrid, Olga Mesa CIA, La Ribot, Gilles Robin, Jérôme Bel ou Xavier le Roy. The taste is mine, sa première chorégraphie, a obtenu le prix Sologenèse 2001 au festival Lignes de Corps de Valenciennes. Tous les bons espions sont de mon âge fait partie du projet P5, projet de 5 chorégraphes européens qui travaillent chacun un solo et qui partagent les processus de création durant 2 mois de résidence commune (au Vooruit à Gand et à Berlin).
(2) Boritz Charmatz fait circuler en France, en Angleterre, un spectacle en forme de vidéo à projeter pour un spectateur unique.
Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2003-03-20
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre, danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Haïm ADRI (chorégraphe), Juan DOMINGUEZ (chorégraphe), Mari-Mai CORBEL (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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