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Extraits des propos de Nicolas Moulin lors de la table ronde animée par Christophe Domino le 10 mars à l'espace Paul Ricard (Paris)
L'usage du monde
Dans la cadre des résidences de la Villa Médicis hors les murs, Nicolas Moulin est parti pendant trois semaines en Islande. Lors d'une rencontre animée par Christophe Domino, il raconte l'évolution de son projet.
Nicolas Moulin : Mon projet s'appelle Topokosm, il me tenait à cœur depuis longtemps parce que j'ai travaillé sur l'idée des territoires vierges. Initialement, ce projet est présenté comme une traversée à pied de l'Islande, du sud au Nord, ça représente à peu près 300 kilomètres, à travers les déserts centraux du pays. L'objectif était d'élaborer un travail de fiction au fur et à mesure de mon avancée. J'ai rapidement décidé de faire de Topokosm un projet collectif : cinq personnes m'accompagnaient sur place, une personne, à Paris, s'occupait, petit à petit de la retransmission d'images. On est parti avec cette idée-là du projet, mais, dans la pratique, le paysage et l'environnement rentrent toujours en compte. On s'est aperçu que l'Islande était un pays où il se passe des choses très étranges, où l'industrie du tourisme s'est appropriée les paysages. Toute photo qu'on fait en Islande devient une carte postale, où qu'on aille. Le paysage est alors un piège. On a été très embêté par rapport à notre projet initial, car on a très vite compris qu'on ne pourrait être que dans la parodie de quelque chose. On a alors pris la décision d'essayer d'aborder le paysage autrement, et de porter ce travail sur l'idée d'une action pratique du paysage. Devant cet endroit colonisé par le tourisme, on a décidé d'être volontairement décalé, d'y errer comme dans un terrain vague. On a surtout travaillé avec les déchets qu'on y a rencontré. Au-delà de tous les clichés de nature vierge, on a pu découvrir un paysage pollué par le tourisme, par l'armée américaine. On a inventé une machine pour porter nos bagages, une espèce de “ brouette spatiale ”. L'idée de cet engin, c'était aussi de trouver un prétexte au paysage et il est un peu devenu le personnage principal de l'expédition dans la mesure où il a déterminé le parcours qu'on a fait. Il y avait aussi un autre parti pris. On a décidé de s'habiller dans des surplus militaires, donc de pouvoir se cacher pour éviter les gens. S'est tissée l'idée d'une clandestinité, l'envie de sortir de l'image un peu high-tech que peut avoir la propagande liée à la recherche spatiale. Nous avons imaginés être les premiers clandestins qui viendraient sur Mars, sans papiers. C'est d'ailleurs assez étrange de travailler dans le vide comme cela, de faire des choses et de ne pas savoir ce qu'on fait de cela.
CD : Travailler à l'aveugle...Mais en même temps vous avez après cela vraiment donné à voir le voyage.
NM : Disons qu'après cette première phase qui a duré tout le mois d'août, qui était celle du temps de la traversée, on a travaillé durant septembre-octobre sur une sorte de “ post-production ”. Le problème d'énergie nous avait empêché de mettre des images qu'on avait envie de mettre. On a alors beaucoup travaillé sur la possibilité de créer quelque chose de plus cohérent, de plus mûr. Ca été l'occasion de construire un DVD qu'on a remontré au Palais de Tokyo, deux heures et demie de vidéo qui montrent notre errance dans ce paysage, aussi avec des caractères de fiction, diffusé en décalé sur six écrans.
CD : C'est peut-être cela qui est singulier dans votre expérience, c'est que ce que vous donnez à voir au bout de tout cela est quelque chose qui est un objet mixte entre l'objet d'exposition effectivement, et qui évoque une situation...
NM : On voulait délibérément garder un caractère assez énigmatique au produit de cette traversée puisque c'est finalement devenu un travail sur ce que peut être le rapport de l'homme au paysage vierge, surtout dans un espace comme l'Islande qui, je le répète, est très touristique. Et pour revenir à la problématique liée à Mars, je pense qu'il s'agit d'un véritable problème de société qui se pose : on peut réfléchir à ce que va devenir Mars dans l'avenir si jamais on colonise cette planète, et on peut craindre les pires choses.
CD : Sur ce passage entre l'extraterrestre et l'exotisme, vous mettez le doigt sur la conversion d'un exotisme très accessible finalement.
NM : Oui. Le territoire vierge n'existe plus on est entièrement dans un monde domestiqué. Un portable peut sonner en plein désert. L'Islande est condamnée, hélas, à long terme, à devenir un parc d'attraction, comme toutes les autres “ réserves naturelles ” de la planète. Je pense ainsi que l'idée du paysage naturel n'existe plus.
Publié le 2003-03-20
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : propos recueillis
Thème(s) : art visuel,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Nicolas MOULIN (plasticien), Christophe DOMINO (critique),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir : http://www.espacepaulricard.com