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Extraits des propos de Jacob Gautel lors de la table ronde animée par Christophe Domino le 10 mars 2003 à l'espace Paul Ricard (Paris)
L'usage du monde
Jacob Gautel, photographe et vidéaste, part à Jakarta sur les traces de son arrière grand-mère. Lors de la rencontre organisée à l'espace Paul Ricard sur le thème de l'Usage du monde il confie à Christophe Domino son expérience.
Christophe Domino : D'une certaine manière, l'artiste voyageur contribue un peu à domestiquer cet espace, mais c'est peut-être là une question sur laquelle nous reviendrons plus tard. Je vous propose maintenant de changer de destination puisque nous allons faire des virages géographiques vigoureux pour le moins avec Jacob Gautel. Vous partez pour votre part à Jakarta, dans une logique de voyage qui est très habitée puisqu'il y a dans l'esprit de vos déplacements une recherche, je dirais, pour aller vite, d'identité ?
Jakob Gautel : J'étais parti en Indonésie sur les traces d'un ancêtre, mon arrière-arrière-grand-mère, Maria Théodora, née en 1845 à Java et qui était métisse. Son père était un allemand au service de l'administration coloniale en Indonésie et sa mère était indonésienne. Elle est un personnage mythique de la famille : on a raconté des histoires sur elle, on a quelques objets, des écrits, un fragment de journal. Je suis allé à Jakarta pour chercher ses traces et essayer de comprendre ce qui s'est passé au dix-neuvième siècle, pourquoi elle est venue en Europe avec son père et pourquoi sa mère est restée là-bas sur place. J'ai fait le chemin inverse, et sur place, je me suis aperçu que le projet de retrouver les traces n'était pas vraiment réalisable, et que la seule trace réelle que j'avais de cette histoire, c'était une photo. J'ai donc fait un travail autour de cette photo. Les images ici présentés ont été réalisées sur place. Je me suis imaginé qu'elle revenait à Jakarta dans la ville d'aujourd'hui, qu'elle revisitait la ville en fréquentant les endroits où elle avait coutume d'aller quand elle était jeune. Dans toutes les séquences il y a son personnage qui revient, traverse l'image en recherchant ce qui reste de son époque. On la voit donc de temps en temps passer dans l'image.
CD : Votre travail est du coup un travail à “ rebrousse-image ”, puisque vous partez d'une image fixe, chargée d'une nostalgie familiale et vous vous nourrissez de l'imaginaire, au sens littéral, avec de la vidéo et avec les travaux que vous avez fait par la suite.
JG : C'est presque un travail à tiroirs. Il y a de la vidéo, il y a toute une série de photos. Je remercie au passage trois Maria Théodora qui sont dans la salle et qui ont posé pour la série. C'est vraiment un projet avec des éléments complémentaires : il y a du texte, en projet un livre et également une série de photos avec une soixantaine de femme indonésienne puis une soixantaine de femmes européennes qui posait dans la robe de Maria Théodora, donc cent vingt portraits qui sont tous des vrais portraits, mais qui sont tous des fausses Maria Théodora.
CD : Une femme imaginaire faite de cent vingt portraits. L'image est constituée d'une accumulation d'imaginaire...
JG : Voilà. Pour moi, il y avait un équivalent entre des strates de l'histoire et du temps qui s'est passé, depuis cent cinquante ans... Ces photos, ce sont une sorte de casting impossible.
CD : Je soulignerais que vous vivez en France, que vous êtes d'origine allemande, que donc quelque chose du voyage vous est ordinaire. Une fois là-bas, vous avez eu cette action au Centre Culturel, qui vous a donné une visibilité.
JG : Sur place, j'ai réalisé deux travaux. Un travail sur mon histoire et l'autre travail était complètement ancré dans l'actualité de l'Indonésie. A l'époque, il y avait encore le dictateur Soharto au pouvoir qui est vite parti sous pression de la rue. J'avais eu un très bon contact avec le directeur du Centre Culturel Français, Yves Olivier, et avec le directeur du Goethe Institut, Rudolph Barth, et je leur avais parlé d'une idée qui est une action, une performance. On avait réuni sur une place publique des centaines de personnes qui portaient toute un t-shirt avec un symbole assez fort, une cible. L'action s'appelait “ Rendez-vous ” avec tout le double-sens que cela peut constituer en français (se rendre quelque part, et se rendre). Sur les trois mille T-shirt distribués, il y en a vraiment cinq cent qui sont venus le 26 mai 1996.
CD : Ces personnes se donnant comme cibles devenait une espèce de signe politique que les policiers avaient du mal à identifier.
JG : Oui, parce qu'en même temps, il n'y avait aucun message politique direct. Il y avait un rassemblement de gens qui signifiaient qu'ils étaient la cible potentielle de l'armée et de la police. Normalement, dans ce pays, tout regroupement de plus de cinq personnes nécessite une autorisation, ce qu'on n'avait pas, et on a joué avec la carte de l'immunité diplomatique puisque les deux conseillers culturels des deux ambassades étaient sur place, portant un t-shirt. Les policiers, dépassés par les évènements, ne savaient pas très bien quoi faire en face d'une action politique couverte par les ambassades !
Publié le 2003-03-20
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : propos recueillis
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Christophe DOMINO (critique), Jacob GAUTEL (vidéaste),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir : http://www.espacepaulricard.com