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Extraits des propos de Natasha Nisic et Jean-Luc Hervé lors de la table ronde animée par Christophe Domino le 10 mars à l'espace Paul Ricard (Paris)


L'usage du monde



Natacha Nisic, plasticienne, et Jean-Luc Hervé, musicien, se rencontrent durant leur résidence à la villa Kujoyama. Ils évoquent deux approches artistiques d'un même lieu, d'un même déplacement.


NN : Pour moi, ce fut un peu brutal d'arriver à la Villa Kujoyama. On a une image du Japon assez exotique, même si j'y étais déjà allée une fois. L'arrivée au Japon est toujours très troublante, on a beaucoup à travailler sur soi et à apprendre de la vie au quotidien. Et il est vrai que six mois, dans le cadre de la résidence, c'est, selon moi, le juste temps pour essayer de voir la quantité de chose qu'il nous reste à savoir, pour avoir quelques petites clefs pour savoir ne pas être impoli avec quelqu'un ou se déplacer dans la ville par exemple

CD : Qu'est-ce que tu as fait là-bas ? Tu y es parti avec ton expérience d'artiste qui a beaucoup utilisé la vidéo et le film comme médium. Pars-tu là-bas avec des idées précises d'images à faire ?

NN : J'avais une thématique que j'avais intitulée “ stratégies de survie ” mais qui était très large. Ce n'était pas un projet très concret. Il y avait plusieurs axes, l'idée que le Japon est un lieu assez paradoxal puisqu'il est soumis à tout un tas de catastrophes naturelles, je pense aux tremblements de terre, cyclones, et globalement il y a une idée d'insécurité très forte sur le territoire japonais, qui est très contradictoire avec l'idée qu'on s'en fait, de cette superpuissance. C'est le rapport entre les deux que j'ai cherché à étudier. Et puis il y a quelques-unes unes de mes obsessions, qui sont les gestes, la transmission des choses dans ce grand rapport de précarité, de stratégie de survie. Une de mes préoccupations était de rechercher ce qui dans l'univers des codes, des rapports de geste entre les gens, comment les choses se transmettent.

CD : Que sont ces images que nous voyons là ?

NN : Cela n'a pas du tout le statut de quelque chose d'achevé, ce sont comme des notes. Je m'intéresse beaucoup à la cuisine japonaise, dont les gestes sont complètement codifiés. J'ai donc suivi pendant très longtemps des cours chez de grands cuisiniers, comme la préparation de la nourriture, et là c'est donc la pieuvre. Le geste est assez étonnant, avec l'utilisation de sel pour enlever la matière gluante de la pieuvre, geste qu'on serait bien incapable de faire. Voilà le type de fragment que j'ai pu faire pendant six mois. J'ai énormément fait d'images, avec, à long terme, une espèce d'interrogation quant au statut de ces images. Qu'est-ce que j'allais en faire ? Comment allais-je passer de la note à quelque chose d'autre ? Un des résultats est un film pour Arte.

CD : Ton attitude est désinvolte et, en même temps, il y a un projet qui est assez précis...

NN : Voilà. C'est donc un portrait de Kyoto, avec une façon de regarder les choses, sous la forme un peu d'un journal intime


CD : La figure du jardin vous a réuni avec Jean-Luc Hervé. Vous résidez à la Villa Kujoyama au même moment, vous vous croisez et vous réalisez qu'entre votre expérience de musicien et le travail de Natacha, il y a dans la manière dont s'organise la perception dans le jardin japonais, quelque chose qui vous fait dialoguer.

JH : Oui. Pour ma part, je suis parti au Japon avec beaucoup d'a priori. Compositeur, j'écris habituellement de la musique pour des orchestres, mais là j'avais envie d'imaginer autre chose que de la musique de concert. A la différence de beaucoup de gens ici, je n'ai pas beaucoup voyagé. Je suis né dans le Val de Marne, et maintenant j'habite à Paris. Et quand je suis arrivé à la Villa Kujoyama à Kyoto, le choc a été terrible dans le bon sens du terme, c'est-à-dire que j'ai été pendant quatre jours complètement déstabilisé, et notamment, parce que je suis musicien, par l'environnement sonore. La Villa Kujoyama est située à la périphérie de la ville, et cette ville de Kyoto est assez particulière parce qu'elle est entourée de montagnes qui abritent des forêts denses et très sauvages, ce qui fait que lorsqu'on est à la Villa, on a, d'un côté, la forêt, de l'autre, une terrasse qui donne sur la ville. Ce lieu était donc propice à l'écoute de nombreux sons, et, en particulier, à l'écoute des chants d'oiseaux. Il ne ressemblait en rien à ceux que j'entendais ici en France. Pendant quinze jours, j'ai donc arrêté de faire de la musique pour faire de l'ornithologie. J'ai alors commencé à me repérer. Ce chant qu'on entendait la nuit d'un coucou japonais était très étonnant car on a un motif qui se transforme vers le grave et qui s'accélère. La deuxième chose est que j'ai fait un peu de biologie avant d'être musicien, et je me suis souvenu d'un phénomène qu'on appelle l'effet lisière en biologie. Quand on étudie la faune et la flore qui se situent à la lisière de deux environnements, cet environnement est beaucoup plus riche parce qu'il y a plus d'échanges en fait. Et c'était la situation de la Villa Kujoyama justement. Et, par ailleurs, je me suis rendu compte que les jardins des temples étaient situés également sur la lisière, parce qu'évidemment, il faisait la transition entre la nature et la ville. Deux choses m'ont frappé en fait. Dans les jardins zen, c'est une vision du temps assez étrange, quasiment arrêté, mais avec du mouvement à l'intérieur. Et, deuxièmement, le type de jardin qui m'a intéressé, c'est le jardin de thé, où il y a un itinéraire que l'on parcourt du début jusqu'à la fin. Cet itinéraire est construit de telle manière que les événements visuels sont construits de manière à créer une forme dans le temps. Pour moi, cet itinéraire était tout à fait similaire à une forme qu'on réalise quand on écrit une œuvre musicale. C'est-à-dire qu'on imagine des surprises et des répétitions pour que l'auditeur reste attentif jusqu'à la fin. L'itinéraire est pour moi une construction musicale dans l'espace. Je me suis alors dit qu'il fallait que je fasse un projet, une composition de musique instrumentale, qui rejoigne cet espace du jardin japonais, et j'ai donc imaginé de réaliser cette idée de transition dans un projet que j'ai appelé “ Effet lisière ”, qui consiste à passer de l'environnement sonore et visuel d'un jardin japonais et d'aller vers l'environnement sonorisé d'une musique de concert. Je vais créer une pièce instrumentale pour deux violons au mois de mai prochain, à Kyoto, qui aura comme itinéraire de nous faire passer des sons de l'environnement, et notamment les chants d'oiseaux, à la pièce de concert. Je voulais travailler le rapport entre images et sons, et je me suis souvenu de grandes discussions qu'on avait eues avec Natacha sur les jardins japonais. Je lui ai proposé de réaliser ce projet en commun. Natacha travaillera donc sur tout l'aspect visuel de cette idée de passage à la lisière, et moi sur l'aspect sonore.




Publié le 2003-03-20

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : propos recueillis
Thème(s) : art plastique, musique,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Natasha NISIC (plasticien), Jean-Luc HERVÉ (musicien), Christophe DOMINO (critique),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir : http://www.espacepaulricard.com