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table ronde animée par Christophe Domino (avec Nicolas Moulins, Jakob Gautel, Rodolphe Huguet, Natacha Nisic et Jean-Luc Hervé)
L'usage du monde
Lors de la seconde partie de la soirée du 10 mars consacrée à l'usage du monde, Christophe Domino met en perspective la notion d'artiste voyageur en donnant la parole aux artistes invités (Nicolas Moulins, Jakob Gautel, Rodolphe Huguet, Natacha Nisic et Jean-Luc Hervé)
CD: Ce qui est frappant, c'est qu'effectivement, décrire les logiques des artistes-voyageurs à partir de leur travail serait probablement une gageure, et ce qui est peut-être le mérite de ce principe de travail, c'est précisément de garder, de maintenir, d'entretenir même une ouverture dans les modes de pratique. Nous pouvons donc réfléchir ensemble à ce qui fait aujourd'hui le succès de ces programmes institutionnels, qu'ils soient sous forme de résidences ou de bourses de voyage. Ce qui me frappe, c'est que dans nos langages institutionnels, technocratiques - il faut penser aux difficultés que ressentent quelquefois les artistes à repérer, identifier ces programmes, puis après cela à formuler des projets, rentrer dans la contrainte administrative pas très drôle et en même temps seule garantie de procédure démocratique dans ce genre d'attribution d'aide publique – on oublie qu'on rejoue ici une espèce figure lointaine qui est celle de l'artiste voyageur. Elle fait partie, je crois, de notre imaginaire de la figure de l'artiste. Il y a aussi quelque chose de plus concret, une logique de l'artiste voyageur - je devrais remonter au Moyen-Age pour en assurer le crédit historique, ou aux artistes de l'ère classique pour qui le voyage constitue un point commun, comme le voyage en Italie - une logique du déplacement, de la rencontre des cultures. Ce paradigme de l'artiste voyageur n'est pas que classique, puisque les modernes ont utilisé aussi les moyens de transport mes plus divers, et, de Delacroix à Matisse au Maroc, il y a là-dedans quelque chose comme une part de notre imaginaire de l'art. Et c'est peut-être en repartant sur cet horizon élargi que je réinterrogerai mes invités, pour leur demander d'une certaine manière si eux sentent, justement, qu'il retrouve là quelque chose qui serait constitutif de leur destin d'artiste précisément. Dans cette idée, par exemple, est-ce que cela fait longtemps que vous rêvez de partir ? Est-ce que cela s'identifie à votre identité d'artiste ?
JG : Oui.
CD : Est-ce que cela veut dire qu'effectivement, le travail se fonde sur cette logique du déplacement ?
JG : Sur cette logique de déplacement peut-être pas forcément. J'ai l'impression que mon travail artistique est un travail de déplacement, d'une manière très présente et systématique. Le voyage est pour moi complètement naturel.
JH : Moi, c'est l'inverse. Je ne voulais surtout pas partir de chez moi et je me suis retrouvé avec la Villa Kujoyama qui a été un choc et une expérience fondatrice pour plusieurs raisons. La première, c'est que lorsqu'on se retrouve en dehors de son environnement habituel, on ressent beaucoup moins de contraintes qu'on ne l'imagine. J'ai imaginé au Japon des choses que je n'aurais jamais pu imaginer à Paris, parce que, justement, on est placé dans un contexte où on se trouve un petit peu seul face à toutes ces possibilités. D'autre part, cela donne une espèce de renversement copernicien : la vision de l'endroit où on est qui est totalement différente. Et cela est à mon avis fondamental pour l'enrichissement personnel de notre travail, et j'essaie de renouveler ces voyages à l'étranger car à chaque fois je peux apprendre quelque chose de nouveau.
CD : Il y a un déplacement, que Jakob Gautel a l'air d'identifier à la fois comme une réalité physique - ça se passe en avion - et puis en même temps un déplacement qui est plus de l'ordre du déplacement de l'image. Ce que tu disais Jean-Luc de ce rapport entre la mélodie des oiseaux et le travail, est-ce que c'est le temps du déplacement ?
JH : Le Japon a été un environnement bouleversant pour moi au niveau notamment des sons et par-là très stimulant pour l'imagination sonore.
CD : Est-ce que tu prends un objet sonore que tu rencontres et que tu le travailles, je dirais, presque concrètement...
JH : Alors c'est peut-être un peu malgré moi que je fais cela. Ce qui est certain, c'est que dans mon travail, maintenant, il y a la présence de la culture japonaise, et donc effectivement, je me sens peut-être un petit peu décalé par rapport à ce que je faisais auparavant. Il y a peut-être eu un déplacement dans ce sens-là.
CD : Je crois aussi que s'il y a déplacement, il y a déplacement aussi dans la méthode de travail même. Je dirais qu'il y a évidemment le voyage, mais il y a plusieurs moments qu'on pourrait distinguer. Il y a un avant. Cet avant est effectivement quelque chose qui se prépare. Nicolas, est-ce vraiment préparé au point qu'il y ait quelque chose qui soit déjà joué ?
NM : Je croyais au début mais tout ce que j'ai préparé ça n'a servi à rien...Ce qui m'intéresse c'est le décalage entre l'idée qu'on peut se faire de quelque chose et la manière dont on la vit au présent. J'aime beaucoup me déplacer. Et puis il y a beaucoup de type de voyage pour moi, le voyage temporel et le voyages spatial, le voyage mental aussi. C'est donc pour moi un concept très vague. Ce qui m'intéresse dans l'idée d'un projet, d'aller quelque part, c'est de vérifier, presque l'idée d'aller démonter quelque chose.
CD : C'est quand même un programme de travail au moins. Pas forcément très spécifié, mais c'est une situation qui force au travail ?
NM : Oui, c'est un travail. Mais le mot travail pose les mêmes problèmes que le mot voyage. Dans le mot travail, il y a le labeur, il y a l'action, j'ai personnellement beaucoup de mal à les utiliser.
CD : Oui, du point de vue conceptuel, ils sont complexes à construire, mais en même temps, ce qu'on trace en même temps ici, c'est comment partir des réalités confuses de l'activité ordinaire de l'artiste pour la spécifier plus précisément. Je pense par exemple que ce rapport au travail, Rodolphe, tu l'assumes autrement, y compris même le travail des autres. C'est une méthode de travail que de travailler avec les autres pour toi.
RH : Absolument pas au départ. Mais pour revenir à l'idée de déplacement. La raison pour laquelle j'ai cherché à me déplacer, c'était surtout pour me nourrir, découvrir autre chose. Là-bas je me suis mis à travailler et partager avec d'autres personnes. C'est vrai que ça été très important pour moi. Le voyage a développé ma curiosité.
CD : C'est une mise en péril aussi ?
RH : Oui c'est ça, on ouvre la fenêtre et puis on se jette, il y a quelque chose de cet ordre-là. Il faut y aller et puis on y va. C'est vrai que ça a vraiment développé ma curiosité. C'est-à-dire que même dans une ville que je connais comme Nîmes parce que j'y suis né, ça m'a permis de voir des choses que je n'avais jamais remarquées. Pourtant, par nature, être artiste, c'est être plus curieux que les autres. Cette curiosité a été renforcée. En ce qui concerne le travail avec l'autre, il est vrai qu'aujourd'hui, en France, j'essaie volontairement de travailler avec d'autres personnes, que ce soit des artisans ou des personnes extérieures au milieu de l'art. S'il n'y avait pas eu de voyage, je crois qu'il n'y aurait pas eu tout ça. Dans le voyage, il y a aussi un côté hasardeux qui est intéressant, que j'ai appris aussi aujourd'hui à maîtriser dans mon quotidien. Et ça m'a permis aussi d'apprécier un peu plus la France, à arriver à attraper des choses autrement..
CD : Pour toi, Natacha, travailler avec quelqu'un, c'est une situation que tu avais déjà expérimentée ?
NN : Oui, c'est quelque chose que j'aime beaucoup faire.
CD : Ta formation du côté du cinéma t'aide peut-être à pouvoir envisager le travail artistique à plusieurs ?
NN : Partager, quitte à se remettre en question, c'est pour moi un très grand plaisir.
CD : Mais en même temps, la fabrication de tes images, qui sont très construite, très cadrées, est-ce quelque chose que tu peux partager ?
NN : Oui, absolument. Cadrer une chose, quand on discute avec un cadreur, par exemple, dont c'est le métier, cela devient intéressant. A partir du moment où on est dans quelque chose de très précis, on peut en discuter avec d'autres personnes qui ont travaillé la même chose mais parfois dans d'autres buts, pas forcément artistiques. Il peut y avoir un échange intéressant.
CD : Dans ton cas, Jakob, le travail se passe-t-il seul ?
JG : Non, il ne peut pas se passer seul. Les rencontres et les collaborations sont nécessaires et sont à la base de mes projets, surtout quand on est en voyage, quand on est ailleurs dans un pays qu'on ne connaît pas. On apprend beaucoup sur sa propre façon de travailler. Il faut aller vers l'autre et essayer de comprendre comment il fonctionne.
CD : Comment avez-vous fait pour choisir vos destinations ? Il est souvent question du Japon, ce qui vient peut-être de la singularité de la culture japonaise. Comment avez-vous choisi vos objectifs ? Toi, Nicolas, tu as eu d'autres voyages ?
NM : Oui, j'ai beaucoup voyagé, en commençant par les pays de l'Est, à la fin des années quatre-vingt, en RDA, en URSS. Je suis un enfant de la Guerre froide, et j'ai toujours été éduqué à l'école avec l'idée qu'il y avait quelque chose derrière ce mur. C'était un monde dont on avait énormément de cliché, qu'il était difficile de vérifier. C'était un peu naïf et romantique de ma part, car j'étais assez jeune encore. Mon premier passage à l'Est a eu lieu lors de mes dix-huit ans. Dans l'idée de voyager, j'avais vraiment l'idée, donc, d'aller vérifier un présent, comme un désir d'incarner quelque chose. Je me suis surpris aussi, en étant très loin, à repenser à la France, à la manière dont je l'imagine. On s'aperçoit qu'on peut s'imaginer un endroit qu'on connaît très bien d'une manière complètement fantasmé, et cela m'intéresse beaucoup. La notion qu'on a de l'ailleurs n'est qu'une notion, et il est intéressant d'aller vérifier concrètement le présent, ce que ça signifie comme déplacement, cet ailleurs qui devient non-ailleurs parce qu'on y est. Dans cette optique, j'aime bien le train comme type de transport, c'est une autre manière d'aller dans un endroit, différente de l'avion. Donc la destination importe, mais également le moyen de transport pour s'y rendre. La prochaine fois que je vais au Japon, j'aimerais bien y aller en train et bateau, par exemple. Je suis allé en Islande en bateau pour vérifier peut-être ce qui peut se passer dans le déplacement lui-même. Quand je suis allé au Japon, j'avais entendu de nombreux clichés sur le pays, un peu comme pour Mars, et ce que j'attendais, c'était tout simplement de marcher dans la rue pour vérifier ce mythe de Blade Runner à Tokyo, Osaka. Par rapport à l'idée du paysage, qu'est-ce qu'on fait de tout cet "exotisme"? C'est intéressant, dans un travail, de démonter cette chose.
CD : C'est peut-être ça qui dissocierait les artistes voyageurs contemporains de ceux des siècles passés qui allait vérifier quelque chose qui n'avait pas d'existence visuelle pour eux, alors que pour vous, voyager aujourd'hui, c'est forcément partir avec des images, comme Jakob Gautel. Est-ce par défaut, par revers de l'image qu'on circule ?
JG : J'aime beaucoup cette idée d'aller vérifier quelque chose sur place. Les choses qui m'ont le plus étonné sur place, ce n'est pas forcément des choses très visibles, comme le climat, la nourriture, les vêtements, mais des choses qui sont très difficiles à décrire, comme la notion du temps, ou les rapports humains. C'est là aussi que j'ai le plus appris sur ma culture.
Publié le 2003-03-20
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : propos recueillis
Thème(s) : art plastique, musique, vidéo,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Christophe DOMINO (critique), Natasha NISIC (plasticien), Jacob GAUTEL (plasticien), Jean-Luc HERVÉ (musicien), Rodolphe HUGUET (vidéaste), Nicolas MOULIN (plasticien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir : http://www.espacepaulricard.com