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le critique d'art est l'animateur de la table ronde du 17 mars qui regroupe Olivier Zabat, Florence Lazar et Renaud Auguste-Dormeuil


L'artiste comme faux journaliste



A la suite de la projection des film Otpor et Femmes en noir de Florence Lazar, de Zona Oeste et de La femme est sentimentale d'Olivier Zabat, Pascal Beausse revient sur le choix de cette sélection.


"Nous vivons une période marquée par la mode de la critique des médias. On pourrait bien sûr citer dans l'actualité immédiate ce livre qui prétend dévoiler "La Face cachée du Monde", ou cet autre ouvrage d'un ex- étudiant de l'école de journalisme qui en fait la critique. Le tout dans un contexte qu'on pourrait qualifier de "bataille médiatique", notamment marqué par l'usage fréquent du mot "propagande", qu'on entend beaucoup en ce moment. Par extension, on pourrait faire une première affirmation qui consisterait à dire que l'image est aujourd'hui, plus que jamais, un véritable champ de bataille. Mais même si elle fait rage en ce moment, cette critique des médias n'est pas nouvelle. Elle est presque aussi vieille que l'histoire des médias modernes. Karl Kraus fut notamment, au début du XXème siècle, le premier critique des médias. A cet égard, j'aimerais citer en exergue un de ses contemporains, Joseph Roth, qui écrivait en 1929 : “ Si le journal était aussi immédiat, aussi sobre, aussi riche, aussi facilement contrôlable que la réalité, alors il pourrait sans doute, comme celle-ci, communiquer des expériences vécues. Seulement il donne une réalité qui n'est pas sûre, qui est filtrée – et une réalité qui est mise en forme de façon insuffisante, ce qui veut dire, par conséquent : une réalité falsifiée. Car il n'y a pas d'autre objectivité qu'une objectivité artistique. Elle seule peut représenter un état de choses de façon conforme à la vérité. Toute autre espèce de présentation est une présentation privée, ce qui veut dire : incomplète. Or les reporters et les correspondants ne sont la plupart du temps pas des artistes. Leurs nouvelles, reportages, descriptions, sont comme des communications écrites privées, mais adressées à l'opinion publique. ”
Voilà une sorte d'opposition placée d'emblée par Joseph Roth, et partagée par Karl Kraus ou Brecht quand il écrivait sur le cinéma au même moment, entre l'artiste et le journaliste dans leur capacité ou incapacité respective, à restituer ce qu'on appelle l'expérience vécue. Il y a aujourd'hui dans le champ de l'art et, plus largement, dans le champ de la société, une actualité de l'information, tant de son importance et de son rôle que de l'enjeu qu'elle représente pour certains artistes. L'objectif de cette table ronde n'est pas, bien sûr, de faire une critique des médias, mais plutôt d'envisager comment des artistes, et parmi eux Florence Lazar et Olivier Zabat, mais aussi Renaud Auguste-Dormeuil, peuvent parfois se comporter comme de "faux journalistes". Il s'agit donc d'interroger leur présence sur ce qu'on appelle "le théâtre des opérations" avant, pendant et même après les événements.
L'information est, étymologiquement, une mise en forme de la réalité. Il s'agit bien plutôt aujourd'hui d'une mise en norme, ou encore d'un formatage de la réalité opéré par les mass médias. J'aimerais à cet égard citer Deleuze, qui, lors d'une conférence célèbre donnée aux étudiants de l'IDHEC (l'actuelle FEMIS), donc à des étudiants qui se destinaient à "fabriquer", produire des images, oppose l'artiste au journaliste. Il y énonce notamment le concept de "contre-information", concept duquel peuvent relever à bien des égards les vidéos que nous venons de voir. Deleuze définit l'art comme l'opposé de l'information. Je le cite : "La contre-information ne devient effectivement efficace que lorsqu'elle est, et elle l'est par nature ou le devient, acte de résistance. Et l'acte de résistance n'est ni information ni contre-information. La contre-information n'est effective que quand elle devient un acte de résistance. Quelle est le rapport de l'œuvre d'art avec la communication ? Aucun. L'œuvre d'art n'est pas un instrument de communication, l'œuvre d'art n'a rien à faire avec la communication. L'œuvre d'art ne contient strictement pas la moindre information. En revanche, il y a une affinité fondamentale entre l'œuvre d'art et l'acte de résistance. Là, oui, elle a quelque chose à faire avec l'information et la communication à titre d'acte de résistance".
Quand des artistes produisent ce qu'on peut appeler avec Deleuze des "contre-informations", on peut donc l'entendre comme des actes de résistance. Quand ils font cela, ils se comportent alors comme ce que j'appelle des "self-médias". Ce concept est apparu dans la sociologie de la communication dans les années soixante-dix en quasi-contiguïté avec l'apparition dans la sphère de l'art de pratiques et d'œuvres qui manipulaient des dispositifs de production de l'information. Elles participaient de l'interface, c'est-à-dire qu'elles mettaient en route un système de réception, de recyclage et de rediffusion de l'information. Le "self-média", tel qu'il se définissait alors et tel qu'il est réapparu dans la sphère de l'art au milieu des années quatre-vingt dix, est un émetteur-récepteur qui agit de manière autonome en-dehors de la sphère professionnelle des médias, et qui traite, produit et diffuse une information qui serait alternative et par là-même recodée, c'est-à-dire qu'elle ne serait pas soumise à des logiques binaires qui seraient celles des mass médias, dominés par la logique de l'immédiateté et les rapports de pouvoir.
Pour continuer cette sorte de lexique qui nous donne quelques éléments d'approche, j'aimerais également aborder la notion de "faux journaliste", appliquée plus précisément à la sphère de l'activité artistique. Elle m'a été donnée par l' artiste Allan Sekula qui, récemment, à propos d'une pièce intitulée Waiting for Tear Gas réalisée en 1999 à Seattle pendant les manifestations anti-OMC, énonçait alors pour la décrire cette idée : "si ce que je fais tient parfois du documentaire, je suis plutôt un "faux journaliste", un reporter non accrédité, sans carte de presse. Je n'ai pas à produire l'image que souhaite le système médiatique. Pour moi, il s'agit plus de créer un espace de tension à la place de la simple contemplation des images offerte par les musées et les médias. Créer un espace qui a apporte de l'universalité, de la quotidienneté dans les sujets qui occupent habituellement les médias, cela au sein de l'enceinte muséale. J'ajoute que la distinction entre reportage et photo d'art devient complexe. La portée critique d'une photographie d'art est complètement dynamitée quand une boutique Prada conçue par l'architecte Rem Koolhaas comprend une monumentale photo de la bourse de Hong Kong par Andreas Gursky. Cela ne peut être que cynique. J'essaie de faire des photos de situations qui sont en elles-mêmes critiques."
Florence Lazar, Olivier Zabat et Renaud Auguste-Dormeuil sont à mes yeux, eux aussi, à leur manière, de "faux journalistes" qui travaillent sur les sujets qui les concernent dans un temps réflexif, bien souvent après que les professionnels du système informationnel aient traité le sujet, dans un autre rapport à l'événement, dans une temporalité qui est sans doute plus celle de l'artiste que celle du journalisme, c'est-à-dire une temporalité qui ne s'impose pas le spectaculaire de l'événementiel. Leurs œuvres, entendues comme "contre-informations", sont produites notamment avec la conscience des effets autoritaires générés par la contre-propagande qui fut celle des cinéastes militants qui travaillaient dans las années soixante-dix. Leur pratique de la vidéo produit une sorte de dé-professionalisation des formes documentaires ou post-documentaires. Cela leur permet de lutter contre les discours de pouvoir engendrés par ce qu'on a appelé les "artistes engagés" dans les générations précédentes. Et ainsi, les "contre-informations" proposées par leurs films luttent contre la fragmentation d'une expérience vécue comme totalité. Journalistes, ils le sont bien plus qu'étymologiquement. Bien plus que les simples analystes d'un jour, ils offrent accès, il me semble, à des blocs d'expériences."


Publié le 2003-03-27

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : propos recueillis
Thème(s) : art visuel,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Pascal BEAUSSE (critique),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir : http://www.espacepaulricard.com