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Bénéficiaire du programme "la villa Médicis hors les murs" en 2002, la photographe et vidéaste évoque ses rencontres dans la Serbie post-Milosevic


L'artiste comme faux journaliste



Florence Lazar : "Mon besoin d'aller en Serbie a coïncidé avec l'actualité. Ce n'est pas l'actualité qui m'a conduite à y aller. "


Florence Lazar : Ma mère est serbe, et j'avais une information partielle de ce qui s'y faisait depuis une dizaine d'années, provenant d'opposants au régime installés en France, donc d'exilés.

Pascal Beausse : Tu étais par ailleurs déjà impliquée dans un autre travail.

FL : Oui, un travail photographique sur le portrait, sur la recherche d'identité.

PB : Tu prends alors la décision d'aller en Ex-Yougoslavie. Comment cela se passe-t-il là-bas ? Comment trouves-tu la manière de travailler ?

FL : Ce qui m'a motivée à partir, c'est également la situation dans laquelle je me trouvais : à la fois très familière par ma famille, et à la fois étrangère dans la mesure où je ne maîtrisais pas la langue. Il y a eu un premier voyage. On a décidé d'aller à Belgrade dans plusieurs lieux différents pour recueillir au départ des témoignages. C'était là l'origine du projet. De ce premier voyage, en 1999, j'ai fait deux films. J'ai décidé d'y retourner assez régulièrement. J'y suis donc allée en 1999, en 2001 et en 2002. A chaque voyage correspondaient des changements radicaux. Otpor a été fait en 2001, neuf mois après la chute de Milosevic et trois jours après son transfert à La Haye. La vidéo Les femmes en noir a été réalisée l'année dernière dans le cadre du programme "Villa Médicis Hors Les Murs". Le choix d'aller voir ces mouvements d'opposition est lié à la rencontre d'un certain nombre de gens précédemment, qui étaient dans une forme de passivité. Quand j'y suis retournée en 2001, je pensais revoir des gens transformés suite à la modification du régime. Mais pas du tout. Ce qui m'intéressait alors, c'était de savoir comment, chez certaines personnes, l'engagement prenait forme.

PB : Dans la réalisation de ces vidéos, il y a une dimension de négociation pour réaliser l'image. Il y a, pour ce qui est de la composition de l'image, un peu à la manière d'Olivier Zabat dans la première séquence de Zona Oeste, la mise en place d'un protocole et d'un cadre de l'image. A l'intérieur de cette image, tu amènes les gens que tu filmes...

FL : ...à une prise de parole. C'est-à-dire que dans la mesure où je ne comprenais pas ce qu'ils disaient, j'essayais de trouver une autre règle. Je les avais rencontrés à la télévision dans une ville du centre de la Serbie où ils venaient de s'exprimer. On a échangé deux, trois mots. J'avais été introduite par une journaliste. On a rapidement instauré un rapport de confiance. On a parlé en anglais de la situation politique et je leur ai proposé une prise de parole. Il y a eu tout un protocole de préparation : on a été chez eux, on a peint ensemble le fond car je voulais décontextualiser, travailler seulement le rapport de leur corps avec leurs paroles. Montrer juste une parole. Une parole qui était investie dans le réel. Ils ont en effet eu une réelle activité de militant qui a contribué à renverser le régime de Milosevic. J'avais une volonté d'universaliser. Connaissant leurs activités, l'enjeu était de savoir comment déplacer cela à l'image, avec le minimum de mise en place...

PB : De mise en scène ?

FL : Oui, la mise en scène était réduite. Ils ont pris la parole de manière extrêmement fluide. C'est presque comme un groupe de rap.

PB : Ils se passent le relais ?

FL : Oui, ils se passent le relais parce qu'ils s'étaient passés le relais dans la réalité. Ils oscillent entre la présentation parce que je leur donnais une tribune, une scène, et de la présence.

PB : Quand tu filmes, est-ce que tu penses que tu peux obtenir d'eux quelque chose d'autre qu'un discours officiel ? Car ils sont en même temps très abstraits dans leurs déclarations...

FL : C'est vrai que ce discours-là peut paraître un peu naïf, convenu. Mais il faut quand même s'imaginer qu'il n'y a, en Serbie, aucune culture politique. Ils sont pratiquement nés dans un climat de guerre, avec une structure autoritaire jusque dans les médias. Donc il ne sont pas dans la même structure politique que nous. Ce qu'ils arrivent à énoncer dans le film tient de leurs propres expériences, de leur bon sens, avec l'idée qu'il existe une démocratie ailleurs dont ils n'ont justement aucune expérience. Il était important pour moi de montrer cette frontière.

...

PB: Lorsque vous dialoguez ou mettez en place un contact humain pour travailler, on vous demande : "qu'est-ce que vous êtes?" ou "êtes-vous journaliste ?". Comment gérez-vous cela ?

FL : La première chose qu'on vous demande, quand vous êtes avec une caméra, c'est si vous n'êtes pas journaliste. En 1999, à la fin du règne Milosevic, il était hors de question que je dise ce que j'allais faire : tout était sous tension. Ma façon de répondre était de dire que j'étais artiste, avec tout ce que cela comporte d'indéterminé. Ainsi, on n'est pas dans une fonction.
Je pense que la grande différence entre l'artiste et le journaliste consiste dans le fait que l'artiste crée sa propre commande. Il part seul.

Intervention dans la salle : L'artiste crée un travail critique qui sera montré dans le musée. Où voyez-vous plutôt le lieu idéal de présentation de vos oeuvres ?

FL : Je trouve personnellement que l'espace du musée est correct car il peut créer un autre espace de temps et de réflexion, dans le fait de montrer plusieurs réalisations au même moment par exemple, ou dans la confrontation également.

Intervention : Est-ce que ça ne pourrait pas passer à la télévision ?

FL : Oui. Cela pourrait également passer à la télévision. Mais qu'est-ce que cela indique de passer à la télévision ? Cela indique qu'on est dans une autre forme de production, et dans une autre forme de commande.

Intervention : Qu'est-ce qui vous démarque d'une émission télévisée comme "Strip Tease" ?

PB : Nous ne sommes pas là pour faire le procès de la télévision ou de "Strip Tease", mais je pense que les formes sont très différentes justement, parce qu'il y a un espace de négociation qui est totalement autre dans les films qu'on a vu ce soir. Il y a un espace de parole autorisé par l'artiste et qui est très différent de la manipulation voyeuriste opérée par la télévision dans ce type d'émissions.



Publié le 2003-03-27

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : propos recueillis
Thème(s) : vidéo,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Florence Lazar (photographe), Pascal BEAUSSE (critique),
Passage(s) : Espace Paul Ricard Paris 75008 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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