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Destination Gilgamesh


Premières pages



Pascal Rambert a créé «Gilgamesh» au festival d'Avignon 2000. Puis, il a publié aux Solitaires Intempestifs un ouvrage qui suit, dans les marges, la préparation de ce projet. Mouvement livre, en «bonnes feuilles», les premières pages de ce récit.


Dans l'avion, au dessus de l'Atlantique, tu repenses à l'acteur qui ne travaille pas. Tous les jours tu le croises. Quand tu es dans ton quartier. Et pas dans un avion. Comme maintenant. Quand tu arpentes à Paris ton quartier. Quand plusieurs fois par jour tu marches. Et remarches le même trajet. Seul ou avec ton fils. Autrefois ta compagne. Quand deux fois par jour tu refais le même trajet. De chez toi à l'école. De l'école à chez toi. Du Franprix à chez toi. De chez toi au boucher. Du marchand de journaux («Le Monde ? il est en dessous de tout, là-bas, sous les piles. Servez-vous, je suis occupé.» ) à la retoucheuse grecque. Parce que tes pulls sont troués. Le col de tes chemises Agnès B élimés. Les draps de lin fin éventrés par la machine à laver. Tes couvertures brûlées par les cigarettes du fumeur de nuit, ton ami qui habite chez toi.
(Il faudrait laisser à la suite de nos pas des étoiles brillantes, j'avais dit une fois à mon fils. «Pourquoi papa ?» M'avait-il demandé. «Plus tard.» J'avais répondu.
«Plus tard. C'est une histoire de voie royale, je crois. Et je l'avais serré contre moi.»)
Par contre pas de voie royale any more pour l'acteur qui ne travaille pas, tu repenses dans ta tête dans l'avion de New York. Pas de voie royale. Tous les jours tu le croises. Dans ton quartier. Lui ne sait pas que tu le connais. Lui ne sait pas que quand tu es arrivé à Paris à vingt ans tu étais fan de lui. Lui ne sait pas qu'il était tout ce que tu voulais être : insolemment beau, l'air déprimé, fort en gueule et désespérément talentueux. (Choses que tu as toutes ratées. Les unes après les autres. Sauf une.) Lui «NON JE NE DIRAI PAS SON NOM» ne sait pas que tu le voyais jouer partout. À l'époque. Il y dix ans. Ou vingt ans. Et puis soudain plus rien. Le vertige. La disparition. Le vertige dont tu parles tu le vois bien dans ses yeux quand tu le croises tous les jours chez ED. Qui le croise peut dire c'est un acteur. Pourtant rien ne le distingue. Pourtant mis devant un mur blanc rayé de lignes noires de chez la police côte à côte avec un boucher, un gangster, un banquier, on dira c'est lui l'acteur. Je n'ai pas d'explication pour ça.
Et toi aussi tu dis chaque jour : c'est lui l'acteur, cet acteur qui ne travaille pas ou plus. JE NE SAIS PAS COMMENT L'APPELER!!!! Pas ou plus. Tous les mercredis pourtant tu cherches dans le nouvel Officiel des Spectacles son NOM. Pour voir s'il a travaillé. Ou s'il travaillera. Si c'est qu'il ne travaille pas ou si c'est qu'il ne travaille plus. À la rubrique théâtre. Et à la rubrique cinéma. Tu épluches toutes les distributions. Y compris tous les programmes de télévision et toutes les dramatiques de France Culture. Rien.(. . .)


Tu aimes ta mission. Tu aimes travailler. Tu n'aimes que travailler. Tu es fou de travail. Tu viens chercher des acteurs à New York. Tu viens travailler. Dans tes valises des cahiers. Des pages couvertes de ton blabla. Des dessins de silhouettes fines. Des traits. Des rêves momentanément emprisonnés. Dans des boites étanches: un peu de terre de Syrie. De l'eau de l'Euphrate dans un verre à moutarde. Quelques bouts de bois pas plus haut qu'un crayon. Du sparadrap. Dans ta mémoire, dans l'avion qui te conduit à New York, tu te vois toi et ta compagne roulant à toute blinde en Peugeot 505 sur les routes du désert en Syrie. Lors du premier voyage en Syrie. Quand vous concevez toi et ta compagne -dans la chambre 507 de l'hôtel Meridien de Damas- l'enfant qui dort entre vous deux.
Ça tu le vois bien «clairement» dans ta tête dans l'avion qui vous conduit à New York au dessus de l'Atlantique. Tu as sommeil. Ton fils dort. Ta compagne dort. Et toi tu rêves. Tu te vois à nouveau dans le désert en Syrie. Devant une pancarte bleue à double flèche. L'une indique Bagdad. L'autre Palmyre. Derrière la Peugeot 505 le chauffeur agenouillé sur son tapis vert fait une prière. À ce moment-là ta compagne et toi vous vous aimez. Vous êtes comme on dit en pleine fusion. Vous allez fusionner. Vous aller faire un enfant dans quelques heures à l'hôtel Méridien de Damas. À moins que ce ne

Publié le 2000-07-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : texte d'artiste
Thème(s) : théâtre, écriture,
Mot(s) Important(s) : voyage, souvenir, journal, mythe,
Artiste(s) : Pascal RAMBERT (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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