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Du goût en politique
Légitimité de l'intervention du pouvoir
Par où fonder, en une époque de démocratie libérale, l'intervention du pouvoir sur la vie des arts? Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille à Paris, pointe ici «l'effondrement du goût» en politique; et comment la puissance publique s'est désintéressée de la notion d'oeuvre.
Politique des oeuvres, politique des artistes. . .
Depuis De Gaulle, nous avons en France, un ministre de la Culture, un ministère, une administration qui a fait des petites en région, dans les villes. Partant qu'il allait de soi que le ministre de De Gaulle, Malraux, avait du goût pour l'art, la conviction et la confiance qu'il accorde aux hommes choisis pour former sa politique, se fondent sur un axe précis qui place «l'œuvre» au centre de la mission: offrir les oeuvres de l'humanité au plus grand nombre; le plus grand nombre entendu comme l'horizon utopique du plus grand partage possible. «Faites aimer» devient le mot d'ordre et il est possible parce qu'il a un objet. Enlevez l'oeuvre et vous perdez l'amour. Perdez l'amour et ne restera que l'os. «Le plus grand nombre» n'est pas le tout du «tout le public» cher à Catherine Trautmann.
Si Malraux pensait aux oeuvres, comme Michel Guy ou Jack Lang pensaient aux artistes. . .«Je serai le ministre des artistes», dit Jack Lang en 1981 -la tendance récente est de penser «sociologique». L'État, moins centralisateur, n'est plus un prince régnant, il est devenu un administrateur négociant des parités. On se partage des charges, mais se partage-t-on une oeuvre?
Il est vrai que l'État fut attaqué sur sa gauche comme sur sa droite. Le paradoxe est que l'attaque la plus vive et la plus dangereuse vint des libertaires et des gauchistes, qui, dans les années 60-70, entraînèrent dans la critique de«l'appareil monopoliste d'État», et l'artiste comme être singulier et sa production comme oeuvre pérenne. Sur sa droite, la violente poussée de la vague libérale a, dans les années 80, ébranlé à son tour la conviction qu'une politique artistique était légitimement placée au coeur d'un projet républicain. On oublie trop vite que le libéral est démocrate mais pas républicain. Or, la volonté de Malraux est profondément républicaine en ce qu'elle affirme que le champ de la culture n'est pas une affaire privée -comme le pensent Reagan ou Thatcher par exemple- mais la responsabilité publique de l'élaboration d'un lien vivant et désintéressé -non lié au seul échange économique. L'existence d'un ministère de la Culture, c'est l'affirmation que la création, la maintenance et l'acceptation des tensions produites, est une responsabilité politique majeure. En centrant la vitalité de cette politique sur l'oeuvre, on dégage un avenir, on bâtit comme le disait Hannah Arendt, le «lien du temps». C'est donc une chose d'entendre, qu'attaqué par les «déconstructeurs» d'un côté et de l'autre par les académiciens réfugiés dans la pose des valeurs- Derrida à gauche, Druon à droite si l'on veut!- le ministère de la Culture fut sérieusement ballotté. C'en est une autre que d'abandonner le débat pour se réfugier dans un sociologisme bêta qui ne trouve de justification à sa propre existence (de financement public de la culture) que par la présence dans les salles de théâtres et les salles d'exposition de «tout le public» (entendons les exemplaires quantifiés des découpages sociologiques de la population).
En 1981, le parti socialiste français est encore très méfiant à l'égard de «l'artiste» et de l'oeuvre. Si Jack Lang a fait taire les médiocres de l'animation tous azimuts (aujourd'hui relayés par les fébriles des relations publiques), il créait dans le même temps cette éphémère Direction du développement culturel à l'idéologie toute pédagogique. Si l'on veut une image, Bourdieu était invité dans le bureau de Malraux. Le «tout culturel» guette déjà. Ce qui est grave, c'est que devant les tenants de l'indistinction, l'exigence est tenue pour un élitisme (condamnable évidemment) et le goût pour une simple affaire de classe (recondamnation bien sûr). Et voici que l'amoureux commence d'avoir honte d'aimer : il se cache ou pire, retourne cet amour contre lui.
On a vu de ces «gauchistes» soudain plus libéraux que les libéraux. Les fonctionnaires eux-mêmes, hier attachés à leur ministère, en ignorent parfois la beauté et la gâchent en d'inutiles tracasseries soupçonneuses.
Publié le 2000-07-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) : politique culturelle,
Mot(s) Important(s) : engagement, ministère de la Culture, histoire, public,
Artiste(s) : André MALRAUX (personnage politique), Catherine TRAUTMANN (personnage politique), Jack Lang (personnage politique),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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