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La Bibliothèque Censurée : En enfer
Chapeau : Thierry Bedard fait du théâtre en camp de réfugiés.
En enfer s'inscrit dans la
Bibliothèque censurée, une série de mises en scène d'auteurs censurés en relation avec le Parlement International des Écrivains, réseau mondial de villes-refuges pour des auteurs en exil.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : 2003
Thierry BEDARD Metteur en scène
Mari-Mai CORBEL rédacteur
du 15/04/2003 00:00 au 16/04/2003 00:00
Salle : Le Cargo / Maison de la culture de Grenoble
15, rue des Colibris
04 38 49 95 95
Grenoble 38000 France (Est)
Les 15 et 16 avril
du 13/05/2003 00:00 au 14/05/2003 00:00
Salle : Comédie de Valence
04 75 78 41 70
Valence France (Sud-Est)
Les 13 et 14 mai
du 20/05/2003 00:00 au 24/05/2003 00:00
Salle : La Ferme du Buisson
allee de la ferme
01 64 62 77 00
Noisiel 77186 France (Ile-de-France)
Les 20, 22 et 24 mai
Texte : Que peut la pensée artistique contre la violence ? est la question que Thierry Bedard pose au théâtre. Jusqu'ici le metteur en scène cultivait l'ironie avec par exemple des représentations déguisées en fausses conférences (
Éloges de l'analphabétisme). Dans En enfer il change de ton. L'auteur, Reza Baraheni, est un Iranien qui, outre d'avoir traduit Michel Foucault en persan, fut deux fois torturé, sous le Shah et sous Khomeini. «
Jamais nous ne sommes hors de l'Histoire » écrit-il. Autrement dit, sans cesse le monde nous met en demeure, nous interpelle. Pourtant dénoncer la violence n'y fait rien --depuis le temps ! Ses mécanismes rusent avec notre inconscient. Tel pacifiste invective les violents. Les violents sont comme envoûtés. Qu'y perdent-ils ?
Dans
Les Saisons en enfer du jeune Ayyâz, l'auteur donne la parole au corps d'un supplicié. Le corps offre un point de vue anonyme. Le corps dit ce qui lui arrive. Il est pris entre un bourreau et une foule. Pas d'hommes de pouvoir dans ce schéma, comme si les hommes politiques n'étaient que d'irréels délégués. En revanche leurs hommes de mains, les bourreaux, existent. Cette foule exige la langue, les mains, les pieds. Elle
mange du regard les mutilations, incorpore de façon imaginaire les parties sacrifiées comme pour les sociabiliser de force. En son cercle --«en enfer»?-- ses
membres sont « hors d'eux ». Le supplice tourne à une opération de sorcellerie: manger des yeux le séparé pour rester groupé, au rite dionysiaque: immoler le bouc lubrique avant de jouer la tragédie, à l'eucharistie, bref à un rite néo-religieux sachant que
religio de religion vient du latin
religare/relier. Le poème prend un sens métaphysique. Les vraies cibles des mutilations, ce sont les savoirs-faire qui autonomisent un individu capable de se maîtriser, de penser par lui-même sans chef. Le supplicié c'est souvent celui qui parlait différemment --l'hérétique, le révolutionnaire, le voyou. La langue est la première coupable. Puis viennent le tour des mains, des pieds, alors le corps s'écrie : «Mes enfants.» Ce sont les pieds de l'errance, de la rencontre, de l'amour, de la quête du possible, qui tombent.
En enfer est monté, façon requiem de chambre dans un camp de réfugiés. De là, le monde miné, éclaté, d'après la « mondialisation » que Derrida annonce dans une conférence récente (
Voyous) semble déjà là. Nous sommes peut-être de futurs réfugiés. À même le plateau, des couvertures en guise de cloisons architecturent quatre pièces où sont répartis les spectateurs et les quatre acteurs. Parfois une couverture est relevée, et deux danseuses apparaissent. Elles représentent les gestes des échanges non verbaux: mains tendues, pieds agiles, épaules tournées, frottées, regards. Deux violoncellistes invisibles jouent au centre. Sur des notes de Bartok ou de Martinù, les acteurs disent le même texte, presque en même temps, ils s'écoutent, s'attendent, se font échos. Ces voix d'une proximité saisissante sont sans pathos mais lyriques, justes précisément dans le lyrisme. En chacun est toute l'humanité comme un possible, un devenir, un travail. C'est dans un rictus que le titre fait allusion au célèbre poème (1) de Rimbaud. Le libertaire qui finit par dealer des armes, y disait : «
Je me crois en enfer donc j'y suis.» --À chacun sa croyance. Ce n'est pas à prendre conscience du monde-comme-il-va-mal que Thierry Bedard prépare les spectateurs, mais à réaliser le corps et le monde comme présents, réels, symboliques, autant dire à faire satori.
Date de publication : 10/04/2003
Inséré le : 10/04/2003 00:00
Thèmes : théâtre,