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Le potentiel critique des oeuvres d'art
Consensus culturel
En prolongement de la récente publication de «L'esthétique contemporaine», Marc Jimenez évoque ici l'avènement d'un «système de gestion, de programmation et surtout de rentabilisation économique de biens culturels». Entretien.
Mouvement : Vous êtes vous-même intervenu au sein de cette discussion, notamment en publiant un ouvrage intitulé «La critique». Vous insistez dans votre propos sur l'affirmation d'un «consensus culturel». Comment celui-ci se manifeste-t-il? Quelles sont les conséquences, quant au statut de l'artiste, de l'oeuvre, du spectateur? Au-delà, au sein de ce processus, ne peut-on envisager quelques formes donnant consistance à une réelle démocratisation de l'art et de la culture?
Marc Jimenez : L'ouvrage sur la critique entendait réagir aux discours de ceux qui dénient à la réflexion esthétique la capacité de dire quoi que ce soit de pertinent sur l'art actuel. L'esthétique, comme apprentissage de la faculté de juger, d'évaluer, de critiquer par soi-même, de différencier les modalités ou les qualités de l'expérience sensible, serait périmée. Elle devrait disparaître au profit d'une apologie du plaisir esthétique immédiat ou bien au bénéfice du tourisme et du consumérisme culturels. Certains, comme Yves Michaud, n'hésitent pas à vanter les mérites d'une esthétique du pluralisme «adaptée» à une situation de jugement démocratique, à ce qu'il appelle, après la prétendue fin de l'art et la fin de l'histoire hégélienne, la «culture du zapping». Les bienfaits du système culturel engendrent nécessairement le consensus. On ne peux pas sérieusement critiquer un pays de Cocagne si généreux et tolérant qu'il offre à tous, du moins en principe, toutes les possibilités d'accès à l'art, au divertissement et à la culture, accès réservé autrefois à une minorité de privilégiés, à l'«élite bourgeoise», comme on disait en 68. Même la critique immanente des oeuvres, censée mettre au jour le caractère foncièrement polémique et oppositionnel de l'oeuvre vis-à-vis de la société -telle que la concevait Adorno, par exemple- n'a guère de sens puisqu'elle est désamorcée par la prodigalité du système. Toute critique, y compris négative, vaut comme promotion de l'oeuvre et sert de faire valoir au mécanisme culturel tel qu'il s'est développé dans les sociétés occidentales ou occidentalisées. Il est clair que les médias, les institutions et la politique culturelle d'un pays peuvent favoriser cette forme consensuelle d'intégration de l'art et de la culture. L'exemple de la France est assez éclairant, et il n'est pas étonnant que le débat sur l'art contemporain ait pris, chez nous, une tournure aussi virulente. L'État soutient activement l'«art contemporain», c'est-à-dire, en fait, un art institutionnalisé, quasi officiel, vitrine de la France à l'étranger, inclus dans le marché de l'art international. Mais ce mécénat pose quelques problèmes. Promouvoir un art réputé difficile auprès du grand public est une attitude démocratique à condition de fournir en même temps le mode d'accès intellectuel, culturel, artistique et esthétique, et pas seulement financier ou logistique. Or la France, sur les plans éducatif et pédagogique, et également sur celui des médias (presse, radio, tv. . .) est loin du compte. Ensuite, le «monde de l'art» est un microcosme. Il fonctionne à huis clos grâce à des commissions d'experts qui décident de promouvoir tel ou tel artiste, ou telle ou telle oeuvre, au nom de critères dont certains sans doute sont esthétiques mais qu'ignorent ceux qui n'appartiennent pas au cénacle. Si bien que le seul critère apparent est celui de l'argent. La subvention est accordée de façon sélective à quelques artistes privilégiés, laissant de côté la grande majorité des créateurs qui concourent à la diversité et à la richesse de l'art actuel, dont l'«art contemporain» ne représente, au moins quantitativement, et peut-être en qualité, qu'une fraction minime. Enfin, les médias et les journalistes spécialisés suivent majoritairement l'air du temps et entérinent les choix officiels dans des critiques souvent promotionnelles ou de complaisance. Tous ces paramètres additionnés donnent une idée du consensus qui règne aujourd'hui. Le projet de démocratisation est donc faussé. Lorsqu'on crée un «parc culturel», il faut l'ouvrir à tous et pas seulement aux initiés et au
Publié le 2000-07-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : esthétique, politique culturelle,
Mot(s) Important(s) : polémique, critique, écriture,
Artiste(s) : Marc Jimenez (écrivain), ADORNO (philosophe), Nicolas BOURRIAUD (écrivain), Jean-Marc LACHAUD (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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