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Joyeux monstres




Quand Dietman et Rabelais trinquent, c'est l'image qui boit. Un univers sombre et carnavalesque.


En 1993, pour célébrer vingt ans d'hommages à Rabelais, Dietman décide de réaliser un porte-folio de gravures. Il n'est pas question pour lui d'«entrer dans des illustrations imbéciles style Gustave Doré, ni (de) faire une exposition comme un prétendu élève de Ad Reinhardt l'a fait à propos de Wittgenstein («Noir-Noir»), ni non plus (de) monologuer un éloge à la Bossuet ou (de) délirer un hommage façon critique d'art». . . Plutôt quelque chose de parallèle, ou mieux, de même esprit ou, encore mieux ayant les mêmes ondes. «Du pôle Nord au pôle Sud en passant par la Devinière, Lyon, Andorra ou Montpellier et pourquoi pas Dublin (salut Joyce), ces polaroïdotes, tripotées, gonflées et finalement encadrées ont été élevées sur des terrains rabelaisiens non fertilisés artificiellement» (1). Finalement et c'est ce qu'il cherchait, cet hommage anniversaire ne conduit pas Dietman à faire autre chose que ce qu'il fait d'habitude mais bien à être lui-même, lançant des clins d'oeil à ceux dont il se sent proche, balançant un coup de pied à ceux qui se prennent au sérieux, fécondant le langage avec une liberté incroyable. « On peut voir ces images comme des études pour ce porte-folio de gravures griffées avec les clous de la pensée, caressées avec les pieds, la bouche et sablées par des pets topinambouresques.» (2) Seulement voilà, quelques années plus tard, l'URDLA (centre international de l'estampe) qui avait produit ces gravures, fut touché par un dégât des eaux. La formule d'Yves Tanguy qui servait de sous-titre au porte-folio s'était transformée en prophétie: «ce papier est aussi dégueulasse que moi, il boit». Si au moins ce fût quelque nectar raffiné qui l'eut imbibé, on aurait pu religieusement le sucer prétextant quelques libations à Dionysos, le découper pour en faire de petits patchs réconfortants. . . José Martinez, ami de Dietman et pour qui il réalise nombre d'encadrements, ayant acquis ces gravures défraîchies, lui proposa de les retoucher, pressentant bien qu'il ne resterait pas sec devant. «Toute feuille non vierge que l'on met sous mon nez m'excite», confirme Dietman. D'une certaine façon, le sauvetage de ces images abîmées rappelle ses premières pièces, quand il appliquait du sparadrap sur les objets pour les préserver de l'anonymat dans lequel leur utilité quotidienne les engluait. Certes, ces images remaniées n'acquièrent pas valeur de sculpture comme les objets une fois qu'ils sont «pansés», mais désormais c'est une nouvelle vie qui commence pour eux. En effet, Dietman ne s'arrête pas là: les clichés des gravures retouchées qui ont été prises pour les besoins de la publication que José Martinez souhaite réaliser à cette occasion, redeviennent matière seconde (puisque finalement la matière première ne l'intéresse guère) sous sa main. Il les retouche à leur tour et l'exposition qui présente les deux phases de l'intervention de Dietman (la seconde sous forme de photographies que l'on retrouve dans le livre d'artiste) devient la scène de «L'image de l'image de l'image». Cette prolifération à partir d'un motif existant est typique de l'insatiabilité de Dietman, de son désir inextinguible d'aller toujours plus loin, manifeste dans l'opération qu'il menait dans les années 1950 de présenter une peinture, la déchirer ensuite, présenter le résultat, la découper de nouveau, jusqu'à que rien ne reste, autant que dans la vision de ses pièces comme «des bornes kilométriques. Tu en dépasses une et tu en as une autre plus loin : alors tu continues» (3). Et pour celui qui affirme qu'il ne croit pas du tout à l'art comme un territoire: «Je trouve ça trop petit, trop. . . On est dans le petit commerce, occuper ton espace, comme les chiens qui pissent contre un poteau, tu fais ton petit territoire. . .» (4), on imagine bien que ces bornes ne jalonneront pas une route, un parcours horizontal mais constitueront les degrés d'un escalier en direction du ciel. Ne s'est-il pas autoproclamé «Frère de Dieu»? Dieu, Gargantua, et Dietman: entre géants, ça doit être plutôt sympa. . .
Dans l'espace qu'il a spécialement aménagé pour des présent

Anouk SITERT,
Publié le 2000-10-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) : sculpture, art plastique,
Mot(s) Important(s) : littérature, monstre, décalage, légende,
Artiste(s) : Anouk SITERT (rédacteur), Erik DIETMAN (plasticien), RABELAIS (écrivain),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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