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L'aller-retour

Cancer positif

Chapeau : Cancer positif, un projet en plusieurs étapes à partir de Maison d'arrêt d'Edward Bond est Une mise en regard des cultures ivoirienne et française qu'apparemment tout sépare, qui répond à une double nécessité, artistique et personnelle, de la franco-ivoirienne Eva Doumbia.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Eva DOUMBIA Metteur en scène
Frédéric KAHN rédacteur

Texte : Une première version de Cancer positif a été présentée aux Bernardines en 2001. La pièce d'Edward Bond était jouée par des acteurs français, mais la représentation était ponctuée d'intervention d'acteurs ivoiriens. La soirée débutait par la présentation d'un film Abidjan Marseille Le Havre et se terminait par un concert de rap de Jahman (dont les textes sont inspirés de Bond) . A la proposition artistique s'ajoutait donc une dimension culturelle beaucoup plus large, loin d'être inintéressante, mais pas tout à fait maîtrisée. Maison d'arrêt devenait le point central d'une interrogation politique et poétique sur l'identité contrainte. On pouvait tracer de multiples parallèles entre les formes internes de contrôle et d'oppression du système occidentale et la manière dont il s'exporte par la négation des cultures dites minoritaires. Mais la sincérité du propos ne contrebalançait pas totalement certaines faiblesses, notamment dans le jeu des acteurs. La dimension moralisatrice de la pièce de Bond n'en était que plus fortement accentuée.
Après cette première expérience, Eva Doumbia est repartie en Côte d'Ivoire, où elle a constitué une deuxième équipe de création, entièrement africaine cette fois-ci. Cancer Positif II a été crée à Abidjan, en juillet 2002. Ce second volet n'aurait dû arriver en France qu'en 2004. Mais la guerre civile qui ravage la Côte d'Ivoire a précipité les choses. Cancer Positif II, c'est la survie. Celle d'une équipe, dont la vie des membres est en danger, une équipe menacée d'implosion parce que constituée d'individus appartenant à des clans qui s'affrontent sur le terrain des armes», explique Eva Doumbia. L'équipe du spectacle est pluriethnique, à l'image de ce qu'était (doit-on déjà parler au passé), il y a quelques mois encore, la Côte d'Ivoire. Ce qui était le reflet de la réalité est-il déjà devenu une utopie artistique ? Mais, si la proposition artistique n'élude pas, loin s'en faut, ce contexte tragique, elle le transcende largement. Avec Cancer Positif II, nous ne sommes pas dans une situation spécifique, mais face aux rouages d'un système pernicieux qui broient les individus. Alors que l'on aurait pu craindre, qu'à cause de la situation politique, le discours moral de Bond devienne totalement envahissant, bien au contraire, il prend ici une tout autre puissance. Il n'est plus question de défendre le bien contre le mal, de chercher à identifier ce mal dans l'espoir de l'éradiquer, mais de simplement mettre en branle des dispositifs de survie.
Cette deuxième version de Cancer Positif est donc beaucoup plus limpide et radicale que la première. Eva Doumbia ne prétend plus faire le lien entre les deux cultures. C'est dans la séparation que des passages s'ouvrent.
Nous sommes placés du point de vue africain. La pièce est appréhendée avec les codes culturels et les référents ivoiriens. La scénographie renvoie aux espaces de vie et de sociabilité des villes et des villages africains. Ce changement de perspective crée, pour le spectateur occidental, un réel sentiment d'étrangeté qui n'a rien à voir avec le folklore. Les chants et les danses ne sont pas des moments de respirations, ou des interludes, ils participent pleinement au déroulement dramatique de l'action. Eva Doumbia renoue ainsi avec des composantes archaïques du théâtre, de l'ordre de la transe ou de la catharsis. Elle réactive une tension organique entre le réel et la fiction. Le spectacle redevient une forme de rituel, une expérience que l'on éprouve dans son corps. Il faut d'ailleurs souligner la force du jeu des acteurs africains. Ils sont crédibles de bout en bout sur un texte qui recèle énormément de pièges. Les stéréotypes de l'Occident contemporain tels que les décrits Edward Bond, deviennent des figures emblématiques de l'Afrique urbaine, presque naturellement, sans jamais friser la caricature.
Nous voici donc projetés dans un ailleurs qui n'a rien de meilleur. Les problématiques essentielles et existentielles restent les mêmes. La transposition de l'œuvre de Bond en Afrique opère à l'endroit où chaque individu essaye de s'arracher aux contraintes sociales et politiques pour redevenir lui-même. Est-ce encore possible ? Et si oui, au prix de quels sacrifices ?

Cancer positif II a été présenté, le 5 avril, à l'espace culturel de la Pointe de Caux, au Havre ; et du 8 au 12 avril, au Théâtre des Bernardines, à Marseille.

Date de publication : 17/04/2003


Inséré le : 17/04/2003 00:00
Thèmes : théâtre,