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Abandon héroique

This is an Epic

Chapeau : Depuis qu'on a découvert $Shot (prononcer Money Shot) et son exploration de l'imaginaire fétichiste et pornographique, la force des propositions chorégraphiques et plastiques de Jennifer Lacey et Nadia Lauro ne se dément pas.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : Espace critique

David BERNADAS rédacteur
Jennifer LACEY chorégraphe
Nadia LAURO scénographe

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Légende : This is an epic, création de Jennifer Lacey et Nadia Lauro >photo: Nadia Lauro

Texte : Jennifer Lacey, chorégraphe, et Nadia Lauro, artiste visuelle, ont forgé une relation privilégiée dans la mise en place d'un processus de recherche qui évolue de manière continue et qui éprouve, au gré de leurs différentes propositions, les contours déjà flous de l'objet chorégraphique. Avec la série d'installations Châteaux of France, elles décontextualisaient les corps au statut ambigu de $Shot en les téléportant vers des lieux publics à caractère monumental... $Shot était devenu une matrice.
Au cours de leurs collaborations, Lacey et Lauro semblent devoir compter l'une sur l'autre. Comme si les environnements de Nadia supportaient les interventions de Jennifer, et inversement. Sans jamais tenter de s'accommoder parfaitement. Comme si le travail en commun participait à un renforcement de leurs autonomies: «Nous avons le même regard et nous échangeons de vraies discussions lors de l'élaboration de nos projets, sans considérer que telle partie relève de l'une ou de l'autre.» Jennifer Lacey et Nadia Lauro font aujourd'hui preuve d'une grande maturité en signant This is an epic -littéralement: Ceci est une épopée. Créé à Brest, lors du festival Les Antipodes, ce spectacle-performance est présenté cette semaine au Centre Pompidou. Et une fois encore, il s'agit d'arracher la danse pour la transporter vers de nouveaux territoires.
En pénétrant dans la salle, le spectateur doit frayer son chemin au travers d'une masse sonore écrasante. Y découvrir un plateau tapissé de jaune vif et gonflé de protubérances bleu glacier. Vrombissements assourdissants, talkies-walkies et traces de pneus... l'environnement créé par Nadia Lauro a de quoi intriguer car il est à la fois pop et minimal, stimulant et aventureux. Une fois installés dans nos fauteuils, l'espace cesse de représenter un théâtre des opérations pour déployer une véritable lame de fond que viennent recouvrir, de manière égale et non concordante, les propositions de corps et les captations de son. Cliquetis, coups, grincements de porte, chuchotements... la vertigineuse bande-son de Jonathan Bepler participe à la mise en tension d'éléments narratifs si hétéroclites qu'ils vont peu à peu constituer une énigme. A voir cette hache rangée là, ou encore cette horde de theremins (1), on se retrouve transportés dans une atmosphère que ne renierait pas Stanley Kubrick.
Mais au fur et à mesure que ce concert semble ne jamais vouloir commencer, on retient l'incroyable aptitude des performers à contenir dans cet endroit une ambiance électrique, presque orageuse. Sans qu'aucun, dans leur diversité, ne souffre de la présence de l'autre, ce qui représente un admirable tour de force. Dans cet exercice délicat, Nuno Bizarro, Rémy Héritier, Latifa Laâbissi et Anabelle Pulcini accumulent, comme Jennifer Lacey, les indices pour donner corps à d'étonnantes contradictions. Chacun semble tour à tour inerte, distant, excité, agressif, offert ou mystérieux. Leurs corps sont libres de tout sens unique, sans être totalement privés de sens. Au coeur de cet «objet étincelant et dilaté où la manipulation du temps devrait conduire le spectateur à un état méditatif ou contemplatif », ils creusent le mystère. Et This is an epic se termine par une séquence qui demeure irrésolue, dans un état proche de l'abandon. «Autant de fragments, autant de débuts, autant de plaisirs» nous a soufflé Roland Barthes.

(1) Ancêtre du synthétiseur.

Date de publication : 16/04/2003


Inséré le : 17/04/2003 00:00
Thèmes : arts plastiques, danse, performance,